Actualité du dopage



Et vive le doping !

04/05/1966 - L'Equipe - Pierre Chany

Extraits

Il parait que Jacques Anquetil sera condamné demain pour un "refus de pisser" dont il s'est rendu coupable au regard de la loi appliquée en Belgique. On l'accuse d'avoir voulu dissimuler une fraude à l'inquisition. La nouvelle étonne, elle est déconcertante, et risque de troubler les esprits.

Je ne sais rien des breuvages pris par Anquetil avant, pendant et après Liège-Bastogne-Liège, mais ce dont je suis sûr (...) c'est que si le Normand me disait demain : " Parfaitement, c'est exact, je me dope depuis quinze ans et j'entends continuer ! ", (...) je serais obligé d'écrire : " Vive le doping. Jeunes coureurs suivez l'exemple ! ". Car enfin, voilà un homme, un athlète qui paie de sa personne sur les routes et sur les pistes depuis quinze ans, un coureur qui a gagné cinq fois le Tour de France, sept fois le Grand Prix des Nations, Bordeaux-Paris et j'en passe, autant de courses exigeantes pour l'organisme, un homme dont l'état de santé, le rendement athlétique et la résistance foncière en toute circonstance stupéfient ceux qui ont l'occasion de l'approcher.

(...) Avant-hier (...), il régnait une chaleur accablante en Wallonie, et la chaleur, nul ne l'ignore, constitue une contre-indication formelle à l'usage du doping. Pourtant, Jacques Anquetil a mystifié ses rivaux en état d'alerte, et il leur a pris cinq bonnes minutes.

Sitôt descendu de sa bicyclette, il s'est dirigé d'un pas paisible vers les micros de la télévision pour engager avec Robert Chapatte une conversation qui a laissé celui-ci pantois : " (...) sa lucidité lui permet de cerner rapidement les problèmes et de répondre d'une phrase là où d'autres mobiliseraient le micro durant trois fois plus de temps ! (...) "

Dès lors, une seule alternative nous parait acceptable : ou bien Jacques Anquetil, et par la même occasion Jean Stablinski, qui appliquent approximativement les mêmes règles depuis des années, sont abusivement suspectés ; ou bien ils se dopent, et nous devrons alors admettre que les médecins ne comprennent rien au problème du dopage (...) puisque leurs prévisions sur ses effets et ses conséquences proches et lointaines sont infirmées par l'exemple.

(...)

Il y a quarante-huit heures, sur une route belge, inondée de soleil, devant une foule conquise par la beauté de l'exploit qui lui était offert, Jacques Anquetil a réalisé une performance de très haute tenue... mais demain il sera mis hors course parce que la Fédération belge, respectueuse des lois de son pays, applique un règlement national qui condamne exclusivement et d'une façon trop systématique pour n'être pas suspectée du péché de discrimination les coureurs de nationalité étrangère : Bazire dans une épreuve organisée à Hoellart, Durante au Tour des Flandres, Anquetil dans Liège-Bastogne-Liège. Il n'est pas dans nos intentions de chercher à nos amis belges une querelle... d'Allemands, mais le moins que nous puissions dire est que la loi dans son application manque de rigueur, qu'elle est borgne, et voit d'un seul côté.

Nous fûmes parmi les premiers. Ici, il y a de cela quelques années, à lancer un cri d'alarme contre l'usage des produits dopants, un usage dont les cyclistes et les sportifs n'ont pas l'exclusivité, hélas. Depuis lors, une campagne " antidopage " a été déclenchée, mais d'une façon parfois anarchique, trop peu efficace, pour que nous ayons pu y souscrire, toujours sans réserver.

Cette bataille contre le dopage est menée en ordre dispersé, elle revêt une forme différente selon qu'elle se fixe en Belgique, en Italie ou en France. Dans cette bataille, le cyclisme a trop souvent servi de bouc émissaire et certains éléments responsables, soucieux de mobiliser l'attention sur ce grave problème, ont fait du coureur cycliste l'abcès de fixation du mal. Au vrai, ces gens sont allés à l'encontre du but poursuivi, car cette sorte d'exclusivité généreusement accordée au cyclisme a détourné l'attention des autres activités, en favorisant l'aggravation du mal ailleurs (...).



Cette page a été mise en ligne le 23/03/2009