Actualité du dopage



Thévenet au bord du précipice

08/11/1978 - Tribune - Le Matin - Pierre Chany


La semaine passée, Bernard Thévenet se rendit en voisin et en spectateur aux Six Jours de Grenoble. Le teint brouillé, mais le verbe placide, il bavarda avec les uns et les autres, répondant aux propos anodins, mais éludant quand d'aventure l'interlocuteur lui parlait de son avenir. Un avenir à tous égards préoccupant, ce que nous savions depuis le 23 octobre dernier, mais que nous n'avions pas divulgué, le vainqueur de deux Tours de France nous ayant demandé de conserver le silence jusqu'à aujourd'hui. Le 23 octobre, Bernard Thévenet venait d'entrer secrètement à l'hôpital Saint-Joseph à Paris, pour y subir une série d'examens approfondis. Il nourrissait la plus grande inquiétude sur son état de santé depuis son abandon dans le Tour de France. Il souhaitait recevoir des éclaircissements. Pour la première fois depuis trois ans, il se détournait de l'entourage immédiat, pour s'adresser à un professeur de physiologie, (...) secondé par le docteur Philippe Miserez, médecin du Tour de France. La réponse définitive à ses questions lui sera donnée dans quelques mois seulement, après qu'il aura souscrit à un second séjour dans le service du professeur Ménard. Mais il recevra une première indication partielle dans une dizaine de jours environ. Le premier diagnostic qui lui a été fourni se résume en une phrase, dont la gravité n'échappera à personne : fonctionnement très perturbé des glandes surrénales, consécutivement à une ingestion prolongée de cortisone. L'atteinte est sérieuse, et les médecins n'ont pas dissimulé au coureur français, qu'aucune assurance ne pouvait lui être donnée concernant son avenir sportif. En clair, Bernard Thévenet ignore s'il pourra courir encore ou non, victime d'une lésion organique profonde dont nous avions retenu l'éventualité, ici même, lors de la fameuse "affaire du courrier de Dax", dans laquelle Rachel Dard laissa sa peau de coureur.

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La question sera évidemment posée de savoir comment un garçon équilibré et d'une intelligence reconnue a pu commettre l'imprudence de recourir à des produits aussi dangereux que le sont les corticoïdes. Nous ajouterons qu'il n'est pas le seul dans son cas, hélas, et que le fléau ne concerne pas uniquement les cyclistes. Il a d'ailleurs déjà répondu dans un article publié hier matin dans le mensuel français "Le Vélo" : " Nous étions tous persuadés dans mon équipe d'être dans le vrai, et nous avions la certitude d'avoir pris une avance sur les autres, pour ce qui est des soins à inclure dans une préparation. Nous étions dans l'erreur, mais les autres le sont également. Le jeune médecin de notre groupe avait pris le temps de nous expliquer le fonctionnement de l'organisme, et ses réactions dans l'effort, ce que personne n'avait fait avant lui. Ses propos nous avaient convaincu de sa compétence, et sans doute, avons-nous exagéré celle-ci. Mais j'avais le sentiment qu'il nous sortait enfin de l'empirisme habituel, pour nous engager sur une voie plus méthodique et plus scientifique. A partir de là, tout ce que l'on pouvait dire alentour, nous semblait relever de l'ignorance ou de la jalousie, ou de la malveillance."

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Pour l'heure, Bernard Thévenet vit une attente angoissée. D'autant que ses employeurs l'ont informé par lettre recommandée, que ses émoluments seront désormais réduits d'un tiers, eut égard à ses mauvais résultats. Il s'insurge avec force contre cette mesure qui survient un an seulement après sa dernière victoire dans le Tour, et s'étonne que l'on puisse prendre ainsi des mesures coercitives à l'endroit d'un athlète malade. Et malade pour avoir appliqué le traitement - très dangereux - décidé par le médecin, désormais congédié, de la firme. Par delà le drame du coureur français, c'est une pratique aujourd'hui trop généralisée qui est en cause, et le pire des choix consisterait à taire la vérité. Ce que ne réclame d'ailleurs pas Thévenet qui crie casse-cou, mais sans trop s'illusionner semble-t-il : "11 faudrait que mon expérience soit utile aux autres, mais je crains qu'elle ne serve à rien, nous a-t-il dit. Si je m'en sors bien, les moins prudents puiseront dans mon cas une raison de continuer, et même si je m'en sors mal, certains continueront à prendre des risques. Les coureurs sont trop abandonnés à eux-mêmes, livrés aux empirismes. Il faudrait que des gens comme ceux auxquels j'ai affaire ces jours-ci, viennent voir mes compagnons pour leur exposer les divers aspects d'une préparation, leur ouvrir les yeux sur les risques de certaines méthodes, et leur apprendre les ressources de la diététique moderne, que nous ignorons pour la plupart." On le voit Bernard Thévenet ne manque pas de courage, car il en faut pour reconnaître ses erreurs et il a choisi de parler franc, pour éviter le naufrage à ses cadets.


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Cette page a été mise en ligne le 08/09/2013