Actualité du dopage



L'Amérique sang dessus-dessous...

01/04/1985 - Vélo Magazine - Ed Pavelka

L'affaire des transfusions sanguines a fait grand bruit en janvier. Il s'est dit beaucoup de choses - y compris beaucoup de généralités - sur l'expérience pratiquée par les coureurs américains à Los Angeles. Notre correspondant Ed Pavelka a reconstitué, lui, le scénario de l'affaire par le détail... Los Angeles, août 1984 : neuf médailles pour les cyclistes américains, le triomphe. 8 novembre 1984 : Thomas Dickson junior, médecin-assistant de la sélection olympique se met à table, et accuse cinq coureurs d'avoir subi des transfusions sanguines : Steve Hegg et Léonard Nitz (or et bronze en poursuite), Rebecca Twigg (2e de la course sur route), Pat Mac Donough (argent en poursuite par équipes), ainsi que le poursuiteur Brent Hemery. La fédération américaine de cyclisme l'USCF, saisie de l'affaire reconnaît alors que plusieurs membres de la sélection ont effectivement subi des transfusions avant les Jeux. Les cinq cités sont déclarés coupables. Mais l'USCF va plus loin, établissant la liste d'une dizaine de suspects. Pourtant aucune sanction à la clef : les transfusions ne constituent pas à proprement parler une violation des règles du Comité International Olympique. L'USCF est décidée à frapper plus haut, pour l'exemple : Mike Fraysse, le manager ; Eddy Borysewicz, l'entraîneur polonais ; et Ed Burke, directeur des programmes d'entraînement seront les seuls punis. Suspensions, et restrictions salariales. C'est la première fois dans le monde que cette pratique est condamnée. Car le procédé n'est pas nouveau. Son existence est depuis longtemps soupçonnée. Les cas du coureur de fond Lasse Viren et de certains sportifs est-allemands ont déjà secoué l'opinion par le passé. Le principe des transfusions est simple, bien que nécessitant un appareillage sophistiqué : augmenter artificiellement le nombre de globules rouges dans le sang et accroître ainsi l'oxygénation du rendement estimée à dix pour cent par le Docteur Porte, médecin du Tour de France, sans toutefois pouvoir déterminer son impact psychologique, évidemment considérable. Mais aucune preuve formelle. Neuf semaines avant la compétition, peut-être moins, les avis divergent, le sportif subit une première prise de sang. Opération répétée la semaine suivante. Les deux prises sont alors placées dans une centrifugeuse, afin d'éliminer le plasma, puis congelées. L'athlète s'entraîne normalement durant les deux derniers mois, régénérant le sang extrait. Deux-trois jours avant les épreuves, le "concentré" est réinjecté. Une semaine "régime Turbo" garantie. Des éliminatoires jusqu'à la finale. Ed Burke, par ailleurs Docteur en physiologie, se documente sur la question. Les Jeux approchent, certains coureurs veulent alors en savoir plus. Aussi adresse-t-il à l'USCF, ainsi qu'au Comité nationale olympique, un message des plus explicites. "De tous les procédés susceptibles d'améliorer les performances, le plus controversé est celui des transfusions sanguines. Dopage et donc procédé illégal ? Ce n'est pas mon avis, et je souhaite pouvoir entamer des recherches à ce sujet, en expérimentant Seule solution : faire appel à un tiers. Coups de téléphone dans tout le pays. Les rhésus de secours, des membres de la famille, plient bagage pour Los Angeles. Après un instant de panique, les athlètes se rassurent. Simple chambre, louée dans le motel où logent les coureurs, le laboratoire clandestin est installé à cinq kilomètres du vélodrome. Burke y croise les délégués de l'USCF, ceux-là mêmes qui l'ont ramené à l'ordre. Ils sont aussi en pension au motel pour toute la durée des Jeux ! Mais personne n'est au courant... Les arguments médicaux s'opposant à une telle opération, improvisée de surcroît, ne sont pourtant pas minces : transmissions de l'hépatite, du SIDA, risques d'allergie, de viscosité sanguine et donc d'embolie et d'infarctus. Rien n'effraie Ed Burke, qui fait analyser et conditionner les prélèvements des consanguins dans un hôpital tout proche. Burke rappelle à tous le drame des JO de Munich. Les infirmiers croient donc prévenir un éventuel attentat et stocker le sang d'éventuels blessés... Combien des 24 sélectionnés n'ont pas franchi le seuil de cette officine ? Le Docteur Thomas Dickson Junior affirme avoir assisté à au moins deux transfusions. Mais la chasse aux sorcières n'est pas son propos. Les risques encourus par les coureurs le tracassent nettement plus. Il a voulu les mettre en garde. Voilà tout. La grippe en frappa d'ailleurs certains, en plein mois d'août... Dickson Junior précise, en outre, qu'une quarantaine de journalistes nationaux eurent vent de ce manège mais étouffèrent l'information. Trois mois après, l'hebdomadaire Sports Illustrated, lu par quatorze millions d'Américains, titre à la une : "Un triomphe tâché de sang". C'en est fini de l'euphorie post-olympique. Les chaînes de TV et les grands journaux font rebondir le scandale. Interviews à l'appui ; seule Connie Carpenter, première de la course sur route, nie intégralement, et s'étonne même de constater que personne n'en est mort ! Les déboires d'Edwin Moses finissent par détourner l'attention, mais l'USCF, trompée, est fortement ébranlée. Huit coureurs au moins sont convaincus d'infraction, concède la fédération, mais pas le moindre nom. Juste cette mise au point : "Il n'y a aucune preuve qu'un seul coureur américain, eu égard à ses résultats antérieurs, ait réalisé de meilleures performances que celles que nous avions prévues avant les Jeux." Y avait-il un médaillé d'or dans la salle du sinistre motel ? Nous ne le saurons peut être jamais. Le Comité national olympique s'est empressé de blanchir tous les suspects. Par avance. Transfusions n'est pas dopage. Aucun des neuf médaillés n'encourt donc de disqualification... Les sanctions infligées à Burke, Fraysse et Borysewicz, tous trois bien au fait, masquent le vrai problème. La faute n'a pas été reconnue comme telle. Le Comité directeur de l'USCF n'a adopté de règlement officiel interdisant la pratique des transfusions sanguines que le mois dernier. Le CIO le reprendra-t-il ? Attendons. Quant à Eddie Borysewicz, fort d'avoir hissé en sept ans le cyclisme de sa patrie d'adoption au top niveau mondial, il ne récuse rien, au contraire : "Si votre sang est meilleur, vos performances sont meilleures, explique l'entraîneur. Pourquoi en faire tout un plat ? La transfusion n'a été qu'un maillon de la chaîne : nous avons eu les meilleurs vélos, le meilleur équipement, la meilleure préparation, la meilleure condition physique, la meilleure motivation psychologique. Le coureur qui gagne est celui qui a eu ce qu'il y a de meilleur."




Cette page a été mise en ligne le 28/09/2014