Actualité du dopage



Les traitements «homéopathiques» du pseudo-docteur Sainz

09/02/1987 - Le Quotidien du Médecin - Jean-Pierre de Mondenard

Les traitements "homéopathiques" du pseudo-docteur Sainz

Raymond Poulidor, le célèbre coureur limousin, dans " L'Equipe " du 19.11.1986, défend son ami Bernard Sainz et les traitements " inoffensifs " qu'il prodiguait aux coureurs et même aux cadres techniques et commerciaux du groupe sportif Gan-Mercier. Et pourtant...

Je vais être franc, Je connais les individus qui sévissent dans le peloton et qui ont été appréhendés dans cette affaire, je connais même l'un d'entre eux très bien, puisqu'il était directeur sportif adjoint de l'équipe Gan-Mercier lorsque j'étais encore coureur. J'affirme qu'il m'a très bien soigné et que je n'ai jamais, sur ses conseils, pris autre chose que des produits homéopathiques. En dehors des coureurs et de leur encadrement. B. Sainz traitait par homéopathie et régimes diététiques les surcharges pondérales des familles et parents de la gent pédalante. Sa compétence en ce domaine était toute relative, car Sainz ne connaissait de la médecine que ce qu'il avait puisé au hasard de ses lectures. L'un de ses proches confirme cet amour immodéré pour les textes ésotériques : " Chez lui en Normandie, il avait toute une bibliothèque d'ouvrages sur les médecines anciennes ou asiatiques, ou africaines. Il les avait tous lus. Et 'il s'en servait pour soigner ses chevaux.

Les coursiers, en plus de traitements revitalisants, recevaient des remèdes homéopathiques à l'année pour régulariser les sécrétions du foie et, à la reprise de l'entraînement, début janvier pour perdre les quelques kilos superflus emmagasinés pendant l'hiver.

Il ressort de la lecture d'un article de presse qu'un coureur avait perdu 4 kg en quelques jours en suivant les prescriptions de Bernard Sainz. Pour arriver à un tel résultat alors que l'on pratique une activité sportive comme le cyclisme, il faut bien sûr, ingurgiter des médicaments à base d'amphétamines et autres diurétiques. Cette dernière analyse n'est pas une hypothèse mais une certitude que nous tenons d'une affaire à laquelle nous avons été mêlé involontairement.

Voici les faits : en 1973, lors de la course contre la montre professionnelle " le Grand Prix des nations", qui se tenait à Saint-Jean-de-Monts (Vendée), un proche parent d'un des favoris de la ' course nous a apporté une petite boîte de type homéopathique renfermant un médicament que Bernard Sainz voulait donner au coureur. Compte tenu des " références " du prescripteur, cette personne souhaitait savoir si, dans la formule, il n'y avait rien de suspect. Démarche normale car de nombreux produits contiennent de l'éphédrine et sur le conditionnement (la boite ou le tube) le mot éphédrine, bien souvent, n'apparaît pas en clair mais sous sa dénomination commune internationale (DCI), peu compréhensible pour les non-spécialistes.

Après ouverture de la boite, le médicament en question s'est révélé être une capsule entourée d'un papier argenté et contenant une poudre blanche. Le tout ne correspondant pas au conditionnement de type homéopathique, nous décidâmes de le faire analyser par le laboratoire de toxicologie de la faculté de médecine de Paris, habitué à ce genre de recherche dans le cadre de la lutte antidopage. Le responsable du laboratoire. J.-P. Lafarge nous prévenait quelques jours plus tard que le " fortifiant " analysé contenait en fait une amphétamine apparentée à la famille des pipéridines : le Lidépran. Ce produit, surnommé dans le jargon des pelotons " Lili ", fait partie du groupe B de la liste des produits interdits dans le cadre des compétitions sportives (liste Union cycliste internationale(UCI), liste Comité olympique international (CIO).

De plus, le Lidépran, en tant qu'anorexigène figure également au tableau B des substances vénéneuses, tableau qu'il ne faut pas confondre avec le groupe B de la liste des produits interdits, même si le produit incriminé dans cette affaire appartient aux deux (encadré : les amphétamines à l'index).

Il fallait, bien sûr, la complicité d'un médecin ou d'un pharmacien pour se procurer cette substance qui avait, malgré son interdiction sportive, un avantage inestimable à l'époque et cela jusqu'en 1974 : elle ne pouvait être retrouvée dans les urines à l'analyse. A la lumière de ces faits, il est, bien sûr, facile de comprendre que les thérapeutiques homéopathiques de Bernard Sainz étaient en réalité fondées sur J'utilisation de dopants allopathiques non identifiables dans les urines. La plupart des coureurs qui ont témoigne sur les soins prodigués par le " soigneur ancien cycliste " ont révélé que les produits fournis étaient préalablement débaptisés et anonymes, afin que les consommateurs soient dans l'incapacité de se les procurer par un autre circuit.

On peut comparer la " technique " de Sainz à celle des " homéopathes " amaigrisseurs qui, entre 1970 et 1980, sur leur ordonnance " mélangeaient " dans des prescriptions magistrales de très nombreux remèdes homéopathiques chargés simplement de masquer d'autres produits allopathiques, notamment à hase d'amphétamines, de diurétiques et d'extraits thyroïdiens. Les trois " associés " étaient libellés sous leur nom scientifique au lieu du nom de spécialité, afin qu'ils puissent difficilement être reconnus par les consultants. Ces derniers s'imaginent alors pour la plupart qu'ils sont traités par homéopathie.

En raison des progrès des techniques d'analyses, lors des courses où a lieu un contrôle antidopage, Bernard Sainz a été obligé d'abandonner certains produits, notamment depuis 1974 le Lidépran ( 1 ).

La perquisition effectuée à son domicile lors de l'affaire de Bercy a permis de trouver différents produits (corticoïdes, hormones mâles, ACTH de synthèse), qui sont comme le Lidépran avant 1974. non identifiables. On peut imaginer sans risque de se tromper que l'" homéopathie camouflage" de Sainz avait touché d'autres familles thérapeutiques dont l'utilisation est très prisée en milieu sportif.

(1) Par contre, en l'absence de contrôle antidopage, comme ce fut le cas pour les Six Jours du POPB., il pouvait écouler sans risque ses stocks d'amphétamines (Tonedron).


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