Actualité du dopage



Sous le regard décalé de l'expert, Fabian Cancellara est recalé

12/06/2010 - 24heures.ch - Patrick Testuz

Extraits

Spécialiste en biomécanique, Frédéric Grappe livre une analyse sans concession sur les performances du Bernois à Paris-Roubaix. Sans l'accuser de dopage pour autant. Il plaide en faveur de l'instauration du profil physiologique.

C'est les watts qu'il préfère. Dans le débat sur le dopage mécanique qui occupe et préoccupe le milieu cycliste, Frédéric Grappe ramène sa science. En connaissance de cause. Spécialiste en biomécanique, maître de conférences à l'Université de Besançon, entraîneur à La Française des Jeux de 1998 à 2008, conseiller scientifique de la Fédération française, il s'est fait l'auteur d'un ouvrage au titre évocateur: Cyclisme et optimisation de la performance. (...)

«Pourquoi Fabian Cancellara mettrait-il un moteur dans son vélo? Quelle estime de soi peut-on avoir si on agit de la sorte? S'il l'a fait au Tour des Flandres et à Paris-Roubaix c'est par habitude, par routine? Pourquoi a-t-il changé plusieurs fois de vélo? Mais si tant est que le dopage mécanique soit avéré, le coureur ne peut pas agir seul et le secret aurait été éventé. Depuis la vision de la vidéo sur YouTube (...), ces questions me reviennent en boucle dans la tête et ça me dépasse. J'ose espérer que ces perfs sont réelles et sont produites par un cycliste d'exception. Mais la manière dont elles ont été réalisées m'interpelle. Je retourne d'ailleurs l'interrogation et la considère sous un angle décalé: comment a-t-il pu réaliser des tels écarts par rapport aux autres? Je raisonne, je calcule, je quantifie, j'analyse. C'est mon métier.»

(...) «Au Tour des Flandres, dans le Mur de Grammont, au plus fort de la pente, Cancellara, extraordinaire, a déposé Tom Boonen avec une facilité déconcertante, assis sur sa selle. D'accord, Cance ne vient pas de nulle part. C'est un gros rouleur, un gros moteur (...) Ce qui me gêne c'est qu'il aurait développé, selon un journaliste spécialisé, 1400 watts au moment où il démarre. Cette mesure correspond au pic de puissance sur une seconde de nombreux sprinters. Boonen, qui ne manque pourtant pas d'explosivité, a été réduit au rôle d'un simple comparse, se déhanchant en tous sens. Le problème est là. Il est impossible de valider la performance d'un coureur tant que son profil physiologique n'a pas été établi.»

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«A 17-18 ans, le potentiel physique et mental d'un coureur peut être déterminé de manière fiable. A 80%, sa route est tracée. Pour effectuer un calcul de puissance entre 1 seconde et 5 heures, il suffit de fixer un capteur de puissance sur le vélo et le tour est joué. Le principe est simple et peu coûteux. Pourquoi l'UCI ne l'utilise-t-elle pas? Pourquoi dépense-t-elle des millions d'euros uniquement dans les contrôles? Pourquoi la lutte est-elle répressive, jamais préventive? Charge aussi aux équipes de s'organiser. Un vrai suivi du coureur devrait être subordonné à un trio composé d'un directeur sportif, d'un médecin et d'un entraîneur. C'est une question de volonté. Mais qu'on arrête de nous faire croire que tout le monde peut être pris lors d'un contrôle antidopage. Au passeport biologique, qu'il ne faut surtout pas abandonner, ajoutons le profil physiologique.»

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Pour Frédéric Grappe, les chiffres ne mentent pas et il s'appuie sur eux pour argumenter: «A Paris-Roubaix, Cancellara était sur un nuage. Lors du chrono au Mondial, à Mendrisio, il a été époustouflant. (...) En direct, les commentaires ne reposaient que sur l'émotion générée par cette formidable impression visuelle de perfection. Comme les écrits le lendemain, ils ne sont pas en phase avec la réalité. Le cyclisme n'est pas un beau sapin de Noël devant lequel on se contente de pousser des «oh» d'admiration sans s'interroger sur la teneur de la performance. Quand Cancellara a faussé compagnie au groupe de tête, à quelque 50 km de l'arrivée, il a pris 1' sur 10 km, soit le temps que reprend tout un peloton lancé à la poursuite d'échappés dans l'épilogue d'une course. Ses poursuivants, je me suis renseigné, n'ont pas couru pour la deuxième place. Dans le final, l'énergie vient à manquer dans les fibres musculaires. Non seulement, Cancellara n'a pas ressenti la fatigue, mais il a roulé 2 à 3 km/heure plus vite. Donc produit 50 à 70 watts supplémentaires. C'est tout simplement phénoménal.»

L'utilisation d'un vélo motorisé ne devrait pas passer inaperçue... «Non. Le moteur entraîne les manivelles. La technique de pédalage peut s'en trouver modifiée. Il faudrait passer au crible celle de Cancellara.» Notre interlocuteur s'accorde une pause avant de repartir: «Je n'arrive pas à croire que Cancellara l'a fait, qu'il ait pris un tel risque. Ce serait d'une infinie tristesse. Je ne peux pas concevoir que le grand champion intrinsèque qu'il est recoure à une telle technologie et je me refuse donc de lui jeter l'anathème.»

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Cette page a été mise en ligne le 12/06/2010