Actualité du dopage



«Dr Mabuse», les liens du sang

27/06/2016 - liberation.fr - Pierre Carrey

De nouvelles enquêtes journalistiques accablent le naturopathe français, qui a déjà eu affaire à la justice pour «aide au dopage». L'homme avait jusqu'alors su profiter de son vaste réseau, tissé dans le milieu depuis quarante ans.

La nouvelle affaire du «Docteur Mabuse», ce naturopathe accusé de prescrire de l'EPO et autres substances dopantes, met au jour un large réseau mêlant politiques, journalistes et dirigeants sportifs. Ces liens d'influences expliquent en partie le secret de Bernard Sainz, 72 ans, alias «Mabuse», pour développer sa clientèle, voire passer à travers les mailles du filet, depuis quatre décennies, depuis l'époque de gloire d'un de ses premiers clients, Raymond Poulidor. Il aura fallu une enquête du Monde et la diffusion, lundi soir, de Cash Investigation sur France 2, pour que tombe la pièce ultime dans ce dossier. Selon une preuve rapportée par l'émission, le naturopathe a été enregistré donnant des conseils sur l'utilisation d'un produit lourd, l'EPO. C'est un nouveau coup dur pour ce «soigneur» très apprécié des milieux cyclistes et hippiques, qui a déjà eu affaire à la justice française il y a quelques mois, entre autres pour «infraction au règlement sur le commerce ou l'emploi de substances vénéneuses [...], aide à l'utilisation de substances ou procédés interdits aux sportifs dans le cadre d'une compétition ou manifestation sportive - dopage -[...], exercice illégal de la profession de médecin» dans une affaire remontant à 1999 qui impliquait l'ancien champion belge Frank Vandenbroucke, décédé en 2009.

Laisser-passer

Cet impressionnant réseau qui compte des guest-stars (le nom d'Alain Prost est souvent revenu même si l'intéressé a dit qu'il n'était que l'ami d'un ami) n'est pourtant pas une garantie d'immunité. D'ailleurs, une partie du milieu est en train de lâcher Sainz. Tout comme le 11 juillet 2015, au lendemain d'un article de Libération révélant sa présence en invité sur une étape du Tour de France. Amaury Sport Organisation (ASO), organisateur de l'épreuve, avait alors ouvert une enquête pour savoir qui avait transmis un laisser-passer au naturopathe. Problème : «Mabuse», qui n'a de docteur que le surnom et pas les diplômes, est susceptible d'avoir reçu son badge d'accès auprès de plusieurs dizaines d'amis ou admirateurs. Contacté par Libération, Bernard Sainz insistait alors sur ses relations de proximité avec plusieurs cadres d'ASO, dont l'ex-directeur des sports Jean-François Pescheux.

De même, le Dr Mabuse dispose d'une invitation officielle chaque fin d'année à la soirée de gala de la Ligue nationale du cyclisme. Son président, Marc Madiot, par ailleurs manager de l'équipe FDJ, fut l'un de ses clients, comme il ne s'en est jamais caché. La fête pour célébrer sa fin de carrière, en 1994, avec Sainz comme invité, est restée dans toutes les mémoires : deux journées de noce «en pleine forme et sans dormir», selon un participant. Trois ans plus tard, Sainz et l'avocat Bertrand Lavelot «faisaient la pluie et le beau temps [à la FDJ]», dixit Madiot lors d'une garde à vue en 1999. En 2016, l'équipe française a viré de bord, refusant d'engager un jeune coureur supposément suivi par Sainz. Autre institution à posséder un président «mabusien», l'Union nationale des cyclistes professionnels français (UNCP). Le président du syndicat, Pascal Chanteur, raconte comment le naturopathe a soigné des membres de sa famille en leur évitant la consommation de cortisone (lire Libé du 25 juin). Toutefois, dans le cadre de ses fonctions, il nous précisait vendredi : «Si le reportage [de Cash Investigation, ndlr] apporte des éléments troublants, j'attends que la justice fasse son travail.» Quant à la Fédération française de cyclisme, elle la joue ouvertement anti-Mabuse, en se constituant partie civile dans tous ses procès pour dopage, dont l'un est actuellement en appel à Caen. «Si les enquêtes médiatiques apportent de l'eau au moulin de la justice, c'est très bien», commente David Lappartient, président de la FFC.

Les temps ont bien changé en regard de l'époque où le directeur technique national Patrick Cluzaud (de 1993 à 2009) était un ancien adepte de Sainz, tout comme les entraîneurs nationaux sur piste de l'époque, Daniel Morelon et Gérard Quintyn. Sainz le raconte lui-même dans son autobiographie. La toile s'est rapidement tissée entre les anciens coureurs, qui occupent désormais des responsabilités, et le docteur. Ce qui ne veut pas dire que ceux-ci se soient dopés sous son contrôle (Sainz prescrit également des plantes et des remèdes naturels autorisés), ni que ces «mabusiens» patentés poussent leurs propres poulains vers le dopage.

Légende d'un génie

Entraîneurs, managers, dirigeants du sport, beaucoup des anciens élèves continuent d'entretenir la légende d'un génie, quand certains ne jouent pas les informateurs. Ainsi, le 7 juillet 2014, le directeur sportif d'un club amateur a une étrange surprise en consultant sa boîte mail. Six jours plus tôt, il avait adressé un mail à 47 collègues pour déplorer la visite du Dr Mabuse sur les championnats de France. Or voilà Sainz qui déboule dans les échanges de courriels à 1 heure du matin et menace l'imprudent de poursuite en diffamation avec, en copie, la missive adressée à la quarantaine de directeurs sportifs. Lequel a mouchardé ? Une nouvelle fois, il existe plusieurs possibilités. La manoeuvre d'intimidation renforce en tout cas le mythe d'un Mabuse omniprésent et omniscient.

«Il ne faut pas se mentir, tout le monde connaît Bernard Sainz, appuie un manager d'équipe française. Mais il a franchi la ligne rouge et ce n'est plus le cyclisme que nous voulons voir. Pour protéger nos coureurs, nous travaillons avec des entraîneurs sains et compétents, qui sont les seuls habilités à suivre nos coureurs.» Ami de longue date du guérisseur parisien, Cyrille Guimard nous a livré son explication dimanche : «Mabuse s'attaque aux institutions et ça peut séduire un certain nombre de coureurs qui n'aiment pas être mis dans des cases, qui veulent des conseils individualisés et un avis extérieur, qui sont en recherche de liberté.» Paradoxe : Sainz place ses clients dans ses cases à lui, très rigides, et ses préceptes alimentaires, à base de jeûne, sont particulièrement contraignants à suivre. Son efficacité et son aura reposent sur ces préceptes très durs, comme le «coup de Kärcher» qui doit purifier l'organisme pendant trois jours, un régime de fruits acides et de gouttes homéopathiques. La méthode Mabuse comprend toujours le même fond de sauce et un peu de sur-mesure. Il exige ainsi de connaître si un coureur préfère se glisser dans des draps chauds, frais ou tièdes. Il s'enquiert de la vie privée de chacun. A terme - et c'est une hypothèse déjà soulevée par Madiot - Sainz en sait trop sur le compte des uns et des autres. Dès lors, comment lui refuser une petite information ou une invitation VIP ? Cet entregent lui aurait-il également permis d'échapper à la justice ?

Rumeur tenace, à la hauteur du mythe : Mabuse serait protégé par «le Parti socialiste». Une théorie contredite par certains faits puisque le naturopathe a été inquiété par la justice sous le gouvernement Jospin et tout récemment encore sous le mandat de Manuel Valls. Mais le virtuose des plantes aime raconter une autre histoire tout aussi invérifiable : il aurait soigné François Mitterrand pendant son cancer, à la fin des années 80, alors que la maladie n'était pas encore rendue publique. Une information jamais démentie.

Potes fidèles

En politique, des amis proches prêtent des liens d'affinités entre Bernard Sainz et un ancien ministre de droite. Autre contact, mais de gauche cette fois, dont Mabuse se vanterait lui-même de l'avoir connu : Serge Mesonès, ancien footballeur, chargé de mission de Marie-George Buffet au ministère de la Jeunesse et des Sports, de 1997 à sa mort, en 2001. Son fils Stéphane, ex-coureur amateur et avocat dans l'Allier, est d'ailleurs le défenseur de Mabuse dans ses procès actuels et celui de plusieurs athlètes accusés de dopage.

Parmi les journalistes, Sainz compte aussi quelques potes fidèles, notamment dans la presse écrite. Côté télé, c'est Erwann Menthéour qui veille. D'après nos sources, le chroniqueur dans la défunte émission de Stéphane Bern sur France 2 (Comment ça va bien !) aurait tenté de faire jouer ses relations pour connaître le contenu de Cash Investigation avant sa diffusion, sans succès - plus largement, un responsable de l'émission indique que «les pressions sont moins grandes lorsqu'on travaille sur l'industrie des pesticides que lorsqu'on enquête sur le dopage». Ex-coureur à la FDJ, Menthéour est l'un des premiers à avoir dénoncé les pratiques du peloton, en 1997, dans son livre Secret défonce. Il est aujourd'hui à la tête de Fitnext, un «programme de coaching sportif et nutritionnel en ligne» très florissant, qui prône entre autres quelques cures de fruits acides, visiblement très inspirées des méthodes alimentaires du maître. Le fantôme de Mabuse est décidément partout.

Lire l'article original



Cette page a été mise en ligne le 28/06/2016