Actualité du dopage



Bradley Wiggins, quand c'est trop c'est corticos

07/10/2016 - liberation.fr - Pierre Carrey


Soupçonné d'avoir eu recours à des corticoïdes à des fins dopantes, le premier Britannique vainqueur du Tour de France, en 2012, connaîtra-t-il un destin à la Lance Armstrong?

Les corticoïdes, un poison à long terme pour la santé humaine et pour la crédibilité du sport. Les révélations se poursuivent sur les pratiques médicales douteuses de certains champions, trois semaines après le hacking de la base de données de l'Agence mondiale antidopage montrant qu'une centaine d'athlètes ayant participé aux JO de Rio, toutes disciplines confondues, ont bénéficié des fameuses autorisations d'usage thérapeutiques (AUT), qui permettent de prendre en toute légalité des traitements aux effets pourtant dopants : les corticoïdes. (...)

Vainqueur du Tour de France 2012, Bradley Wiggins est l'un de ces sportifs dont les AUT ont été divulguées sur Internet le 13 septembre, après le piratage des données de l'AMA par les «Fancy Bears», des hackers que certains pensent proches du Kremlin. Le Britannique le plus titré de l'histoire des Jeux olympiques (huit médailles dont cinq en or), qui a pris sa retraite après Rio, à 36 ans, s'est défendu en prétextant que ces ordonnances, remontant à 2011, 2012 et 2013 pour les documents les plus contestables, étaient destinées à soigner des allergies. Mais le coureur et ses ex-employeurs du Team Sky, où évolue toujours Christopher Froome, lauréat en juillet d'un troisième Tour de France, font face à de nouvelles interrogations. Car il y a désormais une nouvelle affaire.

Cette pièce du puzzle est apportée par le Daily Mail jeudi soir sur Internet, renforçant les soupçons de triche. Le quotidien anglais dévoile que l'agence antidopage britannique (UKA), a ouvert une enquête à propos d'un mystérieux médicament qu'aurait reçu Wiggins le 12 juin 2011 à la Toussuire (Savoie), au terme de la dernière étape du Critérium du Dauphiné, à trois semaines du Tour de France. Le produit, dont la nature n'a pas été précisée, aurait été expédié depuis le Royaume-Uni via la Suisse, convoyé par un entraîneur de la fédération britannique - directement liée à l'équipe Sky de Wiggins - et il aurait été administré le jour-même au coureur par le docteur Richard Freeman, le médecin du staff, à l'intérieur du bus de Sky. Rapide, efficace, discret.

La fédération a reconnu qu'un de ses employés avait fait le déplacement sans en dire davantage sur son identité ni sur les buts recherchés. Quant au Team Sky, il nie toute consultation médicale dans le bus, celui-ci étant supposé avoir quitté la course après l'étape. L'équipe cycliste n°1 dans le monde, qui conserve des archives très détaillées sur sa logistique, est formelle sur ce point. Elle réitère au passage sa position, «engagée pour un sport propre». Problème : une vidéo montre qu'il y avait bien un autocar Sky sur l'aire d'arrivée du Dauphiné et que Wiggins se trouvait à proximité. Autre mensonge pointé par le Daily Mail, l'homme qui a transporté le produit, un certain Simon Cope, était censé rencontrer ce jour-là une athlète féminine, Emma Pooley, alors que celle-ci séjournait non pas à la Toussuire, mais en Espagne.

Le Team Sky et la fédération britannique ont-ils sciemment maquillé les faits ou se sont-ils trompés de bonne foi sur le déroulé des événements du 12 juin 2011 dans les Alpes françaises ? Pourquoi le médicament a-t-il été acheminé d'Angleterre ? S'agit-il d'un corticoïde tels que ceux utilisés par Wiggins, couverts par une autorisation d'usage thérapeutique ? Et, d'ailleurs, la santé du coureur cycliste nécessitait-elle un tel traitement, même en conformité avec les règles antidopage ? L'ancien médecin de Bradley Wiggins, le docteur Prentice Steffen, se déclare troublé à la BBC : «C'est une sacrée coïncidence qu'une grosse dose de corticoïdes, administrée par voie intramusculaire et possédant des effets sur le long terme, soit requise... pile avant la course la plus importante de la saison.»

Parmi les AUT du Britannique qui ont fuité, la première concernait la période avant le Tour 2011, c'est-à-dire le moment où le coureur aurait reçu le médicament à travers les Alpes : cette année-là, il se retire sur chute dans la Grande Boucle. L'autre ordonnance est délivrée avant le Tour 2012, qu'il remporte. La troisième avant le Giro 2013, où il abandonne sur maladie. Sur cette série d'ambiguïtés et de coïncidences caractéristiques d'un programme d'amélioration de la performance légale et néanmoins critiquable, Bradley Wiggins devra s'expliquer devant l'UKA.

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Cette «affaire Wiggins» dépasse en réalité le cas de la star britannique et interroge sur la santé insolente du sport dans ce pays, très brillant aux Jeux olympiques depuis 2008, dans toutes les disciplines, en particulier le cyclisme. L'équipe Sky est régulièrement accusée de pratiques illicites ou immorales depuis qu'elle a construit son hégémonie en 2011. Pour ce qui est de la zone grise : administration du Tramadol, un antidouleur puissant, soupçonné de provoquer des chutes dans le peloton (les dirigeants ont reconnu en avoir usé, mais avoir mis le produit au placard), expérimentation d'électrodes, le «brain doping» révélé par Libération en juillet (le staff conteste utiliser cette méthode), les boissons aux cétones qui soulagent le métabolisme (l'équipe nie également). Plus graves, les allégations récurrentes d'un vélo à moteur, après la performance de Froome dans le Ventoux en 2013 ou à la Pierre-Saint-Martin, dans les Pyrénées, en 2015. Cette fois aussi, le Team Sky se défend vigoureusement. La formation britannique affirme que sa supériorité dans le cyclisme provient des «gains marginaux» sur l'entraînement, l'alimentation, le matériel... Peut-être aussi des gains à la marge de la légalité ?

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Cette page a été mise en ligne le 09/10/2016