Dossier dopage



Le dopage technologique existe

29/05/2010 - Le Temps - Ariane Pellaton

Extraits

Des coureurs utiliseraient dans le peloton professionnel un moteur invisible, inséré dans le cadre du vélo. Ce système n'est pas seulement le fruit d'une rumeur qui enfle dans le milieu. La firme autrichienne Gruber le commercialise depuis 2007, offrant une puissance de 100 watts pour une durée de 45 ou 80 minutes. Seule trace perceptible: la batterie, insérée sous la selle. Renseignements pris à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, il est cependant concevable de masquer une batterie dans un tube de cadre. «On peut fabriquer des cellules rondes standards, de 18 mm de diamètre et 65 mm de long, d'un poids de 40 grammes, et d'une autonomie d'en tout cas une heure», expose Ivan Exnar, ex-directeur de High Power Lithium. De quoi booster les performances et interpeller sur certains changements de vélos en course. Le dopage technologique, fiction ou réalité? L'UCI est sur le pied de guerre, comme le révèle Jean Wauthier, son conseiller technique.

Le Temps: Depuis quand l'UCI a-t-elle connaissance de ce problème?

Jean Wauthier: Nous sommes à toutes les sources d'informations. Fin 2003, j'ai vu arriver les minimoteurs d'assistance au pédalage. On parlait déjà d'invisibilité. Les grands groupes travaillent beaucoup sur le vélo électrique. Beaucoup de synergies y convergent - une directive européenne, notamment, encourage les villes à développer des déplacements individuels alternatifs. En janvier 2005, l'UCI a ajouté dans son règlement un article (1.3.010) concernant la propulsion, précisant qu'elle doit être assurée uniquement par les jambes, sans assistance électrique ou autre. Je voyais surgir la question dans deux ou trois ans.

- La présence de moteurs dans le peloton est donc bien réelle?

- En ergonomie, on fait la différence entre la possibilité et la probabilité. Le produit existe. Il est disponible sur le marché, et le montage peut être effectué sans difficulté par un technicien. Il est indécelable. Le dispositif étant intégré dans la structure du vélo, il y a bien volonté de tricherie. Quant à la probabilité, elle est faible malgré tout. Mais ce qui suscite le doute, ce sont les observations des coureurs et des journalistes qui rapportent des comportements suspects. La suspicion élevée nous fait nous intéresser à cela. En course, si les changements de vélos sont rapides, c'est qu'il y a une peur que le système soit découvert. Aucun élément ne permet de supposer que les rumeurs sont fondées, mais la sonnette d'alarme est tirée. (...)

- Est-il parfaitement invisible à l'oeil nu?

- La seule chose que l'on pourrait voir est un bouton poussoir, dissimulé sur le guidon, où en poussant, vous donnez le plus de watts possible. Mais ce vélo-là, on ne le retrouve pas à l'arrivée: il disparaît sur la route. D'autres modèles vont arriver du Japon. Nous sommes en mesure, avec des appareillages, de contrôler une batterie. Mais comme on en a déjà une pour le dérailleur électronique, il se peut que la batterie du moteur soit couplée. Cette détection est de toute façon un pis-aller: dans deux ou trois ans apparaîtront des cadres photovoltaïques qui pourront capter la lumière et la transformer en énergie. Il existe des projets au Moyen-Orient, où le cadre entier est un capteur solaire. Tout cela est terrible pour le cyclisme. Les coureurs jouent avec notre sport. Avec le passeport biologique, on est en train de serrer très fort sur le plan du dopage, et tout à coup, on voit arriver ces recherches technologiques. Au contre-la-montre du Plan de Corones sur le Giro, on a certainement essayé des choses.

- Quels sont les contrôles imposés par l'UCI au départ des courses?

- Lors des épreuves au chronomètre, un gabarit en métal permet de vérifier les mesures basiques et essentielles de la bicyclette. Dans les autres courses, au départ, le commissaire regarde s'il n'y a rien d'extraordinaire. Avec cent à cent cinquante vélos à contrôler, l'analyse est visuelle et très rapide. On ne peut pas procéder vélo par vélo. (...) On réfléchit actuellement jusqu'où aller.

- L'UCI a-t-elle une emprise sur l'apparition des moteurs invisibles?

- Ce que les constructeurs font, nous le contrôlons. Mais les coureurs pourraient faire appel à des électromécaniciens qui seraient propres à une équipe. Et qui monteraient un système ressemblant au modèle Gruber, actuellement dépassé. Or, dans le règlement, le prototypage est interdit. Il faudrait avoir une traçabilité de la bicyclette sur toute la course. Nous allons mettre au point une procédure, et voir avec nos juristes ce qu'on peut faire ou pas.

- Quel est l'état actuel des débats à l'UCI?

- Le problème est à l'ordre du jour. Nous explorons les moyens de contrôle. En septembre, on a eu une séance. A l'époque, on n'avait pas vu la possibilité de 2010, mais de 2011. La grande crainte, c'était les Jeux olympiques de 2012. Rien ne prouve que le système est utilisé, mais on ne pensait pas que les rumeurs arriveraient si vite. (...)

- Que vous inspirent ces rumeurs?

- J'aurais voulu que les gens de chez Specialized [qui équipe notamment le Team Saxo Bank de Fabian Cancellara] se prononcent, fassent une déclaration sur l'honneur et jurent que cela n'existe pas. Cela dit, si ce ne sont que des rumeurs, le problème ne saurait toutefois tarder à surgir. J'ai connaissance, à l'état de projet, de systèmes extraordinairement sophistiqués. Pour corollaire, plus ils seront efficaces, plus cela va jurer.

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Cette page a été mise en ligne le 06/06/2010