Dossier dopage



Le paradoxe de la lutte antidopage

13/07/2012 - cyclisme-dopage.com - Marc Kluszczynski

Comme le faisait remarquer Jean-Pierre Bourely, chef du Bureau DSB2 au Ministère des sports (Protection du public, Promotion de la santé et Prévention du dopage) lors du 11ème colloque de prévention et de lutte contre le dopage en avril 2011, il existerait un paradoxe à assister à la montée en charge historique de la lutte contre le dopage si, en amont, on réduit le périmètre des produits inscrits sur la liste des interdictions de l'AMA. Car depuis quelques années, on assiste à la libéralisation croissante des ?-2 agonistes et des glucocorticoïdes à un tel point que le Dr Gérard Guillaume (médecin de la FDJ) pense que des équipes cyclistes se préparent exclusivement aux corticoïdes comme dans les années 70 ou 80.

L'AMA avait été créée en 1999 à l'initiative du CIO suite à l'affaire Festina en 1998. Le Code mondial antidopage était adopté lors de la Conférence de Copenhague en 2003 et devenait l'année suivante un outil juridique commun très complet et précis, remplaçant les listes de l'UCI (créée 1967) et du CIO dont les décalages avaient été à l'origine de l'affaire Delgado sur le Tour de France 1988 : le probénécide qu'avait utilisé l'espagnol figurait sur la liste du CIO mais pas sur celle de l'UCI. Lors de la procédure de révision de la liste, l'AMA consulte vers mai ou juin le comité scientifique du Conseil de l'Europe (47 états) qui définit la position officielle de l'Europe sur les nouveautés de la liste de l'année suivante. L'AMA peut modifier la liste durant l'été, puis une concertation a lieu entre les deux parties avant la tenue du Comité exécutif de l'agence en septembre qui arrêtera la liste de l'année suivante. Or depuis 3 ans, ce Comité ne tient pas compte des décisions communes entre les scientifiques du Conseil de l'Europe et les représentants de l'AMA. Il a donc pris seul le choix, et sans concertation préalable, d'assouplir la législation des ?-2 agonistes et des corticoïdes alors que la position de la France se situait à l'opposé. Depuis 2010, le salbutamol et le salmétérol ne nécessitent plus d'AUT, mais une simple déclaration d'usage (DU). Le seuil du salbutamol est relevé de 500 à 1000ng/ml. En 2011, la DU est supprimée, les bronchodilatateurs sont donc autorisés (à une dose supérieure à la dose thérapeutique en France pour le salbutamol). En 2012, le formotérol est ajouté et le seuil d'anomalie du salbutamol passe à 1200 ng /ml.

Le Professeur Michel Rieu, Conseiller scientifique du Président de l'AFLD, s'étonne même de l'existence d'une double liste dès 2004 (substances et méthodes interdites en permanence et celles interdites en compétition). Pourquoi les stimulants, les narcotiques et les corticoïdes seraient -ils autorisés à l'entraînement ? Les glucocorticoïdes ont de plus bénéficié d'une grande mansuétude de la part de l'AMA, sous l'influence des pays anglo-saxons qui considèrent encore comme faisant partie des bonnes pratiques médicales l'injection intra ou péri-articulaire de ces substances (surtout la triamcinolone). Le niveau minimum de performance requis pour les laboratoires a été relevé arbitrairement à 30 ng/ml pour tous les corticoïdes si bien qu'ils ne rapportent plus les taux retrouvés inférieurs à cette limite. Le projet de l'AMA qui prévoyait en 2010 le retour des AUT pour la voie intra-articulaire avait disparu en cours d'année. Puis c'est la DU qui disparaissait à son tour pour les topiques et les injections locales en 2011. Comme il est impossible de déterminer la voie d'administration, le sportif peut donc prétendre avoir pris du Nasacort® (acétonide de triamcinolone par voie nasale) et avoir reçu du Kenacort® dans la fesse. Et le tour est joué ! Finalement, c'est comme si l'usage des corticoïdes par voie générale était autorisé dans les périodes hors-compétition. Pour ces substances dont les données récentes montrent une stimulation de l'érythropoïèse et confirment un effet ergogène sur la performance, l'AFLD propose donc à l'AMA la suppression de la double liste, le réajustement du concept de seuil pour chaque corticoïde, le retour de l'AUT pour les voies intra et péri- articulaire. Faudra-t-il attendre l'élection d'un français à la tête de l'AMA pour voir venir ces changements urgents ?


Marc Kluszczynski est pharmacien
Il est titulaire du diplôme universitaire de dopage de l'université de Montpellier (2006)
Il est responsable de la rubrique "Front du dopage" du magazine Sport & Vie et collabore à cyclisme-dopage.com




Cette page a été mise en ligne le 13/07/2012