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Actualité du dopage



Gewiss roule en Ferrari

22/04/1994 - L'Equipe - Jean-Michel Rouet

Extraits

Quel est le secret de Moreno Argentin, Giorgio Furlan, Evgueni Berzin, les rois des classiques sous le maillot de la Gewiss-Ballan ? Pour certains, il aurait un nom : Michele Ferrari, médecin.

Nous sommes à Herstal, banlieue nord de Liège, au milieu d'un noeud d'autoroutes et le calme règne dans l'hôtel qu'occupe la Gewiss-Ballan dans l'attente de l'Amstel Gold Race qui s'élancera demain d'Harleen aux Pays-Bas (...).

Dans le hall trône encore le bouquet que Moreno Argentin est allé chercher quelques heures plus tôt sur le podium de la Flèche Wallonne. Pour le reste, on ne relève aucun signe d'euphorie, plus aucune trace de l'exploit renversant réussi la veille par Argentin, Furlan et Berzin, les trois coureurs de la Gewiss, partis ensemble à 72 kilomètres de l'arrivée pour ne plus jamais être rejoints.

Emmanuele Bombini est rentré dès la veille au soir en Italie avec Evgueni Berzin (...) qui (...) fera l'impasse sur la classique néerlandaise.

Il est midi, ce jeudi et les coureurs de la Gewiss-Ballan ne sont toujours pas rentrés de leur reconnaissance du parcours de l'Amstel Gold Race. De toute façon, peu importe pour la dizaine de journalistes accourus en grande majorité italiens : l'homme qu'ils cherchent est là, promenant une quarantaine (...) sportive et décontractée. C'est le docteur Michele Ferrari, ancien disciple de Francesco Conconi à l'université de Ferrare.

Il porte beau, parle bien, mais pour certains, c'est le " diable ", le seul responsable de l'incroyable réussite d'une formation dont il est devenu le médecin officiel cette saison précisément, tout en préparant d'autres coureurs comme Tony Rominger ou Armand De Las Cuevas.

Même s'il s'en défend, l'élève Ferrari s'est fâché avec le maître Conconi qui n'apprécierait guère ses méthodes. Quelles méthodes au fait ? Car bien sûr, sous-jacents, deux mots reviennent sans cesse : dopage et EPO (...), médicament qui a pour effet d'accroître la capacité du sang à transporter l'oxygène et qui pour un sportif autoriserait une augmentation de performances estimée à 10%. Et surtout, l'EPO présenterait des risques graves d'attaque cardiaque pour ses utilisateurs.

Michele Ferrari balaie toutes ces insinuations. Mais parfois, sa contre-attaque décoiffe. Voyez plutôt.

- Docteur Ferrari, quelle est la recette de l'équipe Gewiss-Ballan ?

- Je vous vois venir. La recette n'est pas pharmacologique, je vous l'affirme.

- Alors ?

- Cette équipe travaille bien plus et surtout mieux que d'autres dans les domaines de l'alimentation, de la gestion des coureurs, des programmes d'entraînement. Mais d'autres équipes italiennes travaillent également très bien, les GB-MG de Ferretti, les Mapei...

- Il n'existe donc, selon vous, aucune recette miracle ou illicite ?

- Il n'existe aucun produit capable de transformer un coureur à ce point. Et puis, le cyclisme professionnel est un tout petit monde où tout le monde connaît tout le monde, où les informations circulent à une vitesse folle et les informations pharmaceutiques en particulier. Croyez bien que si nous avions détenu un secret, il aurait été éventé dès le lendemain par toutes les autres équipes.

(...)

- Tout de même, Argentin, Furlan et Berzin paraissaient courir mercredi sur une autre planète.

- De qui me parlez-vous ? Moreno Argentin est un fuori-classe depuis dix ans. Quant à Giorgio Furlan, contrairement à ce qu'on raconte, il ne s'est pas révélé cette année. Il a été champion d'Italie en 1990, il a gagné la Flèche Wallonne et le Tour de Suisse deux ans plus tard, il n'a jamais cessé de progresser et il éclate cette année.

- Et Berzin ?

- C'est un autre cas. Il n'a que vingt-trois ans et depuis onze ans que je travaille dans le cyclisme, je n'ai jamais vu un coureur avec un potentiel pareil. Dès que j'ai eu des tests en main, j'ai compris qu'on avait à faire à un champion exceptionnel. Et encore à mon avis, on n'a encore rien vu. Il pèse 62 kg et il encore trop gras, il arrive de Russie, d'un autre monde où il s'entraînait très mal, trois fois par jour. (...) Evgueni mange trop. (...)

- Dans les soins prodigués à un coureur, où se situent les limites ?

- La limite est le contrôle antidopage. Tout ce qui n'est pas interdit par le règlement est donc autorisé. Il y a un cadre clair duquel on ne doit pas déborder. Certains coureurs utilisent sans doute des substances qui améliorent les performances. Mais si j'étais coureur et que je savais qu'il existait un produit non détectable et capable d'augmenter la performance, je l'utiliserai. Cela s'est toujours passé ainsi dans le cyclisme et dans beaucoup d'autres sports. Autrefois, il y a eu les amphétamines puis la cortisone, vous êtes bien placés pour le savoir, vous Français, n'est-ce pas ?

- C'est un langage inhabituel pour un médecin...

- Mon devoir de médecin est de ne rien prescrire qui hypothèque la santé ou améliore artificiellement la performance, c'est clair. Je suis au contraire là pour améliorer la santé et il est capital, par exemple, de protéger tous les jeunes qui commencent à faire du sport. On serait tous beaucoup plus heureux dans un monde où il n'y aurait ni maladies ni pharmacies, mais ce monde n'existe pas, et dans le sport professionnel, il s'agit d'offrir à nos athlètes les mêmes moyens qu'ailleurs pour que la compétition soit équitable. Seulement, il faudrait aussi que les contrôles antidopage soient égaux pour tout. Il sourit.

(...)

- Pourquoi souriez-vous ?

- Parce que je connais les statistiques et elles sont claires. Combien de Français ont été contrôlés positivement en France ? Combien de Belges en Belgique ? Combien de Hollandais en Hollande ? Combien d'Italiens en Italie ? Où Fignon a-t-il été contrôlé positivement ? En Hollande. Et Lino ? En Hollande.

- Ce qui signifie, selon vous ?

- Qu'il faut contrôler les contrôles. Le business de l'antidopage est beaucoup plus important que celui du dopage. Il y a de gros intérêts en jeu dans l'antidopage, les laboratoires sont puissants.

- Le professeur Conconi est-il vraiment devenu votre ennemi ?

- Pas du tout. Mais je suis un médecin de terrain et il est un médecin de laboratoire. Aujourd'hui mes coureurs gagnent, dans un mois peut-être les siens.

- Parlons de l'EPO. Vos coureurs en utilisent-ils ?

- Je ne prescris pas cette chose-là. Mais l'EPO est en vente libre en Suisse, par exemple, sans ordonnance et si un coureur s'en sert cela ne modifie pas fondamentalement le rendement du coureur.

- En tous les cas, c'est dangereux ! Une dizaine de coureurs néerlandais en seraient morts il y a quelques années.

- L'EPO n'est pas dangereuse, c'est son abus qui l'est. Il est aussi dangereux de boire dix litres de jus d'orange.

- On vous présente comme le diable...

- Si je suis le diable, comment allez vous qualifier Sabino Padilla, le médecin de Miguel Indurain ?

- Cyrille Guimard prétend qu'il applique les mêmes méthodes de préparation et d'entraînement que les italiens laissant entendre qu'il doit bien exister autre chose...

- Je ne connais pas les méthodes d'entraînement de Guimard (...). D'après ce que je sais, les Français sont plutôt dépassés.

- Compte tenu de tout cela, comment voyez-vous l'avenir du cyclisme ?

- Maintenant, c'est le matériel qui va faire la différence. Mercredi, les coureurs de la Gewiss ont utilisé des roues (NDLR de modèle Shaznal de chez Campagnolo) qui font gagner deux secondes par kilomètre. Ca c'est énorme et personne n'en a parlé.



Cette page a été mise en ligne le 12/07/2009.


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