Dossier dopage



Le Tramadol, antidouleur addictif que le cyclisme aimerait interdire

30/04/2014 - rue89.nouvelobs.com - Clément Guillou


Quel est le point commun entre les jeunes égyptiens, les héroïnomanes et l'équipe Sky, vainqueur du Tour de France en 2012 ? Ouvrez votre Vidal à la lettre T et cherchez Tramadol.

Cet antalgique de niveau 2, comme la codéine ou le Di-Antalvic, a plusieurs usages :

- pour les jeunes du Sinaï, qui l'appellent « faraoula » (« fraise » en arabe), il remplace, en plus efficace, le café ou le Viagra ;

- pour les héroïnomanes en rémission, c'est un dérivatif... mais ses effets sont comparables, à tel point qu'il peut être considéré comme une porte d'entrée vers l'héroïne ;

- et pour les cyclistes de la Sky ? C'est un antidouleur, aussi précieux qu'un produit dopant interdit, selon un coureur.

Il est pourtant autorisé par l'Agence mondiale antidopage, mais une partie du peloton réclame son interdiction. Que le cyclisme se soucie d'un produit autorisé montre le chemin parcouru en vingt ans. Ce n'est pas le cas du football, où, comme nous le disions l'an dernier, on l'aime aussi (39% des participants à la dernière Coupe du monde prenaient des antidouleurs avant chaque match).

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Si l'on reparle du Tramadol ces jours-ci, c'est en raison du cycliste canadien Michael Barry. Dans sa deuxième autobiographie - dans laquelle il parle du dopage, contrairement à la première, cet escroc -, évoquant sa dernière année au sein du Team Sky (...), en 2012 :

« Un équipier était à l'arrière du peloton en train de prendre des bidons. Un jeune coureur de l'équipe a demandé au directeur sportif [par radio, ndlr] du Tramadol, un puissant antidouleur. [...]

Quand je me suis cassé des côtes sur chute au deuxième jour du Tour de France, j'ai pris du Tramadol pour calmer la douleur. Il m'a fait ressentir une légère euphorie. Je ne ressentais aucune douleur aux jambes. Je pouvais appuyer plus fort que d'habitude sur les pédales. Cela améliorait autant la performance que n'importe quel produit dopant que j'avais pris, avec une différence de taille : c'était légal. »

Quand Michael Barry parle de produits dopants, on écoute parce qu'il sait ce qu'il dit : il a couru quatre ans avec Lance Armstrong. Selon lui, les coureurs de la Sky, chez qui il a couru de 2010 à 2012, prenaient fréquemment du Tramadol durant les courses sans raison apparente.

L'équipe Sky s'est empressée de préciser que, depuis deux saisons, le Tramadol était interdit dans l'équipe en course et à l'entraînement.

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Le témoignage de Michael Barry écorne un peu plus l'image d'équipe propre et transparente qu'essaye de se construire l'équipe britannique, dont les coureurs ont dominé, en 2012 et 2013, la plupart des courses par étapes et écrasé le Tour de France.

Mais elle a surtout le mérite de raviver le débat autour des antidouleurs, lancé courageusement en 2012 par un jeune coureur, Taylor Phinney, sur un site spécialisé :

« Il y a un usage massif de "bidons d'arrivée", des bidons dans lesquels on écrase des pilules de caféine et des antidouleurs. Cela peut vous rendre assez nauséeux, c'est pourquoi je n'ai jamais essayé. [...]

L'autre problème, c'est l'engrenage dans lequel on entre, car on en prend pour s'améliorer. Il faut se demander pourquoi vous prenez un antidouleur : c'est pour masquer les effets que le cyclisme aura sur votre corps. En résumé, vous prenez un antidouleur pour améliorer votre performance. »

Certains l'utilisent après une chute grave, lorsqu'ils veulent continuer une course par étapes et surmonter la douleur. D'autres en prennent à l'entraînement, pour prolonger leurs sorties à vélo. Certains, enfin, semblent en prendre en course pour ressentir un état de bien-être, ne pas sentir leurs jambes - dans la mesure du possible - dans les derniers kilomètres.

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Le Tramadol, fortement addictif, est certainement un premier pas vers des produits dopants, mais est-il dopant en soi ? Les avis divergent.

La résistance à la douleur est un effort mental. Le cerveau dit au corps qu'il a mal avant qu'il ait vraiment mal. Dans le cadre d'une étude menée par un chercheur de l'université du Kent (Grande-Bretagne), des cyclistes ont parcouru 16 kilomètres, certains avec un placebo, d'autres avec un paracétamol (antidouleur moins puissant que le Tramadol).

Ceux qui avaient pris l'antidouleur roulaient plus vite, produisant plus de puissance et ayant donc plus d'acide lactique et un rythme cardiaque plus élevé que les autres. Pourtant, ils ressentaient la même douleur que ceux ayant pris un placebo. Ce qui suggère que ce n'est pas une limite physiologique, comme la quantité d'acide lactique dans les jambes, qui impose de ralentir, mais le niveau de douleur ressenti. D'où cette conclusion logique : oui, les antidouleurs améliorent la performance.

Interrogé en 2013 par le site CyclingNews, le médecin de l'équipe Garmin-Sharp, Prentice Steffen, était catégorique sur l'effet dopant du Tramadol :

« Absolument. Je sais que c'est un problème. Ce n'est pas un gros produit dopant mais cela peut faire la différence, d'une fraction de pourcent. Ce n'est rien comparé à l'EPO ou au dopage sanguin, c'est plus comme les corticoïdes. Sur une échelle de 1 à 10, si le dopage sanguin est à 10, [le Tramadol] est peut-être à 2. »

Le médecin de l'équipe FDJ.fr, Gérard Guillaume, s'énerve lorsqu'on lui parle du Tramadol comme d'un produit dopant. Pour lui, ce n'est pas le cas et le témoignage de Michael Barry ne veut rien dire :

« Comment Michael Barry, avec tout ce qu'il prenait, pouvait faire la différence entre l'effet de l'EPO, des hormones de croissance, des corticoïdes et du Tramadol ? »

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C'est pourtant lui qui, à la tête du Mouvement pour un cyclisme crédible (MPCC, qui regroupe onze des dix-huit équipes de première division), réclame son interdiction en compétition. Pas pour des raisons éthiques, dit-il, mais médicales.

« C'est un dérivé opioïde qui a des conséquences. On s'expose à des dangers, notamment dans les sports à risque : troubles de la vigilance, de concentration, de vertige. Il augmente le risque de chute. De même, il faudrait interdire le Stilnox (un somnifère) dans ce type de sports. »

Plusieurs médecins d'équipe considèrent que le Tramadol est l'une des causes des nombreuses chutes en course : les coureurs seraient moins réactifs. Ces derniers sont plus réservés, soulignant que les facteurs de chutes sont multiples (oreillettes, bruit de l'hélicoptère, obstacles sur la route).

Le MPCC interdit à ses équipes membres de prescrire du Tramadol. Il a saisi Valérie Fourneyron lorsqu'elle était encore ministre des Sports, en tant que représentante de l'Europe au conseil exécutif de l'Agence mondiale antidopage (AMA). Sans résultat. Le produit est sous surveillance de l'AMA depuis 2012 mais toujours pas interdit.

L'agence pourrait l'interdire en compétition à l'automne prochain, après trois ans de surveillance. Dans sa réponse au MPCC [PDF], elle confirme que le « nombre d'échantillons contenant du Tramadol est significatif et que la très grande majorité vient de cyclistes ».

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Cette page a été mise en ligne le 07/05/2014