Actualité du dopage



Le vrai problème du cyclisme

15/12/2013 - cyclisme-dopage.com - Marc Kluszczynski

L'américain Chris Horner illustre parfaitement le problème insoluble dans lequel le cyclisme, sa culture du dopage et un passeport sanguin relégué aux oubliettes l'ont précipité. Le 15 septembre, à bientôt 42 ans, Horner devenait le 1er américain à gagner la Vuelta. Mais la suspicion généralisée a fait que pratiquement personne n'a cru à une performance sans dopage. Pourtant la plupart de ses adversaires directs sur ce Tour d'Espagne avaient participé soit au Giro soit au Tour de France. Nibali lui-même avouait développer 15 à 20 watts de moins dans les cols espagnols par rapport à ceux du Giro couru en mai. Horner, en raison d'une tendinite opérée au genou, avait repris la compétition au mois d'août lors du Tour de l'Utah. Il se présentait donc à la Vuelta dans un état de fraîcheur physique et mentale supérieur à ses concurrents. Beaucoup se sont réjoui de l'absence de l'américain à son hôtel quand les contrôleurs s'y présentèrent le soir de l'arrivée. Mais Horner avait bien signalé ce changement et il était irréprochable sur ce point. La faute en incombait bien aux instances antidopage. Pendant la Vuelta, des journalistes italiens tentèrent de déstabiliser l'américain et citèrent des puissances phénoménales de 6,8 Watts /kg. Mais il s'agissait de la courte et raide montée de Pe?na Cabarga (16 min 42) qui n'était pas significative pour un calcul de puissance. A son habitude, Horner a ensuite révélé les chiffres de son capteur, comme par exemple 390 watts ou 6,09 W/kg dans la montée d'Hazallanas, chiffre acceptable.

Dites 133 !

Le 26 septembre, Horner publiait sur son site chrishornerracing.com les chiffres de son passeport sanguin, dont les analyses remontent à 2008, soit 39 tests. Son taux d'hémoglobine se situe entre 13,5 et 16 g/dl, son hématocrite entre 40 et 47,5% et ses réticulocytes entre 0,5 et 1,15% (moyenne 0,76%). Fort d'un Off-Score compris entre 74,80 et 114 (la limite suspecte de dopage est de 133), Horner déclare que tout est normal. Mais trop normal pour un cycliste ! Alors qu'en athlétisme ou natation, le sportif est condamné par sa fédération pour anomalies du passeport, un cycliste l'est par les médias plus ou moins spécialisés pour absence d'anomalie. De nombreux hématologues restent d'ailleurs très prudents devant l'utilisation du passeport sanguin dans le but de prouver un dopage. Mais l'inverse reste vrai : actuellement un cycliste ne peut se prévaloir d'un Off-Score normal pour balayer toute éventualité de dopage. Cette suspicion généralisée est une des raisons pour laquelle l'ancien lieutenant de Lance Armstrong n'a pas trouvé d'équipe pour 2014. Pourtant les exemples de sportifs performants après 40 ans ne manquent pas : Haile Gebrselassie (marathon), Raisa Smetanina (ski de fond) ou encore Joaquim Agostinho (cyclisme). La fondeuse russe fut encore médaille d'or du relais 4x5 km en 1992 à Albertville à 40 ans (mais en pleine période EPO). Joaquim Agostinho (contrôlé 4 fois positif dans sa carrière) courait le Tour de l'Algarve en 1984 à 42 ans quand, heurté par un chien, il chuta et se fractura le crâne ; il terminera l'étape mais décédera peu après.

Quand Horner en fait trop !

Sur Cyclingnews, Horner prend à partie les journalistes. Pourquoi l'accusent-ils de se doper sans reconnaître les progrès de la lutte antidopage ? Pourquoi ne reconnaissent-ils pas les résultats antérieurs de l'américain comme 9ème du Tour de France ou 7ème de Liège Bastogne Liège en 2010 ? Horner avait perdu 4 à 5 kg pour cette Vuelta et était pour la première fois considéré comme leader chez RadioShack. Il explique que les contrôles antidopage deviennent de plus en plus efficaces, ce qui permet une redistribution des cartes en cyclisme. Le français Warren Barguil (Argos-Shimano) n'a-t-il pas gagné deux étapes de cette Vuelta (la 13 et la 16ème) ? Horner déclare ensuite à Ben Delaney de Cyclingnews être toujours resté à l'écart du dopage. Jamais l'équipe pour laquelle il courait ne lui a proposé de se doper. Il est pourtant passé chez Saunier-Duval en 2004, puis chez Astana en 2008 et 2009, et RadioShack en 2010 avec le Dr Celaya, condamné dans l'affaire Armstrong. Son affirmation devient difficile à croire vu la réputation de ces équipes.

A quoi sert actuellement le passeport sanguin ?

Le Dr Michael Puchowicz (Université d'Arizona) a étudié les constantes du passeport de Chris Horner pendant la Vuelta. Il s'étonne que la concentration en hémoglobine augmente au cours de la 2ème semaine de la Vuelta. De même, ses réticulocytes diminuent de 33% au cours des trois semaines. Ils tombent à 0,51% alors que leur moyenne est de 0,76%, cette différence étant significative. Pour Puchowicz, tout cela sent la manipulation sanguine même si l'Off-Score reste compris entre 92 et 103 ! Mais Robin Parisotto (un des neuf experts du passeport sanguin en 2008 et maintenant à l'APMU) n'est pas sûr à 100% qu'il y ait dopage. Ces variations sont bizarres et le profil sanguin de Chris Horner pendant la Vuelta devient tout d'un coup un profil suspect comme tant d'autres actuellement, alors que son Off-Score est dans la norme (inférieur à 133) ! Sur un grand Tour, il est admis une baisse de l'hémoglobine (de 6 à 11,5% selon les études) mais les réticulocytes ne doivent pratiquement pas bouger (ou très légère augmentation). En d'autres termes, si l'hémoglobine d'Horner a augmenté, ses réticulocytes le devaient aussi. Cela peut traduire l'utilisation d'une microdose d'EPO ou substance similaire, ou d'une mini-transfusion. Lance Armstrong (qui pense qu'il a assez menti) soutient qu'il ne se dopait plus lors de son retour en 2009 (3ème du Tour de France). Pourtant, l'USADA pense qu'il existe une chance sur 1 million pour que ses variations de constantes sanguines différentes entre le Giro et le Tour de cette année soient du à un phénomène physiologique. Alors qui croire ?

Comment venir à bout de la suspicion ?

La période de suspicion devant les performances durera encore un certain temps en cyclisme. Le seul moyen d'en venir à bout est de renforcer les sanctions en cas de dopage et de cibler les cyclistes au profil suspect. Lors de la 4ème conférence mondiale antidopage de Johannesburg (12-17 novembre) organisée par l'AMA, de nouvelles avancées ont été validées et seront effectives dès le 1er janvier 2015. Le passage à la suspension de quatre ans au premier contrôle positif à un dopant " lourd " (hormone, stéroïde et dopage sanguin) est enfin acquis. L'AMA et l'UCI en parlaient depuis 2008 ! Pourquoi avoir tant attendu ? Les contrôles rétroactifs pourront s'effectuer jusqu'à 10 ans en arrière au lieu de huit, et avec possibilité de sanction. Mais il faut bien dire qu'ils n'ont rien donné en cyclisme. Des sanctions sont prévues pour l'entourage de l'athlète dopé. Et les enquêtes policières seront renforcées. L'AMA et l'UCI travaillent enfin main dans la main. Alors qu'il n'y avait pas eu d'augmentation de budget de l'AMA ces deux dernières années, celui-ci n'augmente que de 1% pour 2014. La faiblesse de l'AMA reste le gros problème de la lutte antidopage : alors qu'à sa création en 1999, son rôle devait être de mener des contrôles dans le monde entier, elle est ridiculisée en 2013 par la Jamaïque et le Kenya, en athlétisme ! Une commission indépendante sera créée pour enquêter sur le problème historique du dopage en cyclisme, et pour définir les responsabilités éventuelles d'Hein Verbruggen et de Pat Mc Quaid ces dernières années. John Fahey quitte la présidence de l'AMA, le britannique Craig Reedie le remplacera. Fahey retient surtout la chute de Lance Armstrong de ses six ans passés à la présidence. Pour lui, il n'est pas question d'annuler la suspension à vie du texan même si celui-ci accepte de parler à la commission d'enquête. Que lui donner en échange alors ?


Marc Kluszczynski est pharmacien
Il est titulaire du diplôme universitaire de dopage de l'université de Montpellier (2006)
Il est responsable de la rubrique "Front du dopage" du magazine Sport & Vie et collabore à cyclisme-dopage.com


Aller plus loin

Article précédent : 11/11/2013 - Vuelta 2013 : les 598 contrôles anti-dopage tous négatifs



Cette page a été mise en ligne le 15/12/2013