Actualité du dopage



Cri d'alarme des médecins

19/11/1978 - Tribune - Le Matin - Pierre Chany


Il a de la chance Bernard Thévenet, beaucoup de chance. Ses deux victoires dans le Tour de France l'ont rendu célèbre, et sa valeur publicitaire reste considérable. Le clan lui épargnera donc la sanction infligée d'ordinaire à ceux qui ont trop parlé. Si les médecins vers lesquels il s'est tourné depuis lui donnent demain le feu vert, il pourra reprendre en toute quiétude sa place dans le peloton. A charge pour lui évidemment d'obtenir vite des résultats, car sa franchise inhabituelle dans le milieu du cyclisme professionnel, a eu pour effet d'irriter les bailleurs de fonds. Son sort est plutôt enviable, (...) si on le compare à celui du jeune Raçhel Dard, son ancien équipier qui osa dire le premier, il y a de cela deux ans : " On nous prescrit des corticoïdes et les piqûres d'amphétamine sont monnaie courante chez nous. " Ce garçon (...) eut une audience réduite. Il tenta vainement de briser la conjuration du silence et fut broyé par le système en quelques mois. Sa carrière prenait fin avant que d'avoir commencé.

Avec la confession récente de Bernard Thévenet : " Oui j'ai pris des corticoïdes au cours des trois dernières années, et je souffre aujourd'hui d'une carence au niveau des glandes surrénales ", l'affaire rebondit, prenant soudain une dimension nouvelle. Il n'est plus possible cette fois d'imputer la mise en garde du champion au compte d'une quelconque amertume, et de lui répondre d'un haussement d'épaules. Quand le double vainqueur du Tour de France, inquiet pour sa santé chancelante, affirme que de nombreux coureurs ont recours aux corticoïdes pour améliorer leurs performances, s'exposant ainsi aux pires calamités, tous ceux qui vivent dans l'intimité du peloton savent qu'il dit l'exacte vérité.

C'est ainsi que Freddy Maertens, lui aussi accablé par une faiblesse persistante, s'interroge maintenant sur les chances qui lui restent de revenir au tout premier plan. On sait enfin qu'Eddy Merckx s'étant retiré en hâte de la compétition, éprouve les plus grandes difficultés à recouvrer son équilibre physique et psychique.

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Dans les jours qui viennent, le professeur Menard et le docteur Miserez, médecin-chef du Tour de France vont recevoir les responsables du groupe Peugeot, pour les entretenir de l'état de Bernard Thévenet, puis ils lanceront vraisemblablement un cri d'alarme officiel.

" Nous avons maintenant la certitude que les utilisateurs de corticoïdes sont nombreux dans le peloton. Il faut les avertir d'urgence des graves dangers immédiats et plus lointains, auxquels cette, pratique démente les expose. Il faut leur dire de cesser immédiatement, sinon nous aurons bientôt à dénombrer de terribles dégradations et sans doute des cadavres. "

Le dopage par corticoïdes dans les épreuves de haut niveau et parfois même dans des compétitions d'ordre secondaire, s'inscrit dans le droit fil du dopage par la strychnine puis par les amphétamines. Ces dernières étant interdites et recherchées par le processus des contrôles médicaux, les coureurs se sont tournés vers la cortisone, à l'incitation de quelques " faiseurs de miracles " ou de médecins peu scrupuleux. Ces jours-ci l'affaire fait grand bruit à Paris, où l'hebdomadaire " Paris-Match " révèle que dix-sept coureurs sont morts de crise cardiaque en Europe, entre 1974 et 1977.

L'invraisemblable de la situation, indique le docteur de Mondenard, provient précisément de ce que la pratique du cyclisme tonifie le muscle cardiaque. En fait, ces hommes dans la force de l'âge, sont morts victimes des amphétamines et des corticoïdes.

Car il est clair que certains utilisent les deux produits conjointement.

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Il entre dans les intentions du professeur Ménard, spécialiste en physiologie, à l'hôpital Saint-Joseph à Paris, d'attirer l'attention des directeurs sportifs sur la nécessité d'une reprise en main des coureurs placés sous leur autorité, et de promouvoir rapidement, une vaste campagne d'information au niveau européen. A cet égard, Cyril Guimard, nous disait hier, en présence de Bernard Hinault : " Depuis deux ans déjà mes coureurs subissent un test par trimestre. J'ai dû me séparer de deux garçons qui avaient pris de la cortisone, mais avaient gardé le secret. Leur carrière est pratiquement terminée, les pauvres. Il faudrait que toutes les formations adoptent ma méthode. " Pour sa part Bernard Thévenet, dont l'état s'est un peu amélioré ces derniers jours, (...) alarmé, fait campagne aujourd'hui pour que les contrôles antidopages recherchent la cortisone dès les premières courses de la saison prochaine. Il est soutenu dans son action par le docteur Miserez, qui menace de démissionner de son poste dans le Tour de France, s'il n'obtient pas satisfaction : " Il s'agit d'une oeuvre de salut public, et rien d'autre ne doit compter en la circonstance. Ni les objections techniques que l'on pourrait soulever, concernant la complexité au reste très raisonnable des tests, ni leur prix de revient, dit-il. " Une recherche de corticoïde en laboratoire réclamerait un délai de trois jours, et son coût serait cinq fois supérieur à celui d'une simple recherche d'amphétamines.

Mais une fois encore, hélas, on déplore l'immobilisme des fédérations nationales, apparemment indifférentes à la gravité du problème, et qui s'en remettent aux initiatives privées.

Les dix-sept victimes

Voici la liste des dix-sept coureurs ou anciens coureurs morts de crise cardiaque entre 1974 et 1977 : Bernard Masson, ancien coureur cycliste, professionnel (Tour de France 1974) : décédé le 22 décembre 1977 à Arras d'une crise cardiaque à 29 ans ; Wim Prinsen, professionnel néerlandais, décédé le 18 décembre 1977 d'une crise cardiaque, à l'issue d'un match de football à 32 ans ; Louis Verreydt, amateur belge, décédé le 13 août 1977 d'une crise cardiaque à 27 ans ; Jean-Claude Lebaube, (ancien Tour de France), décédé en mai 1977 d'une crise cardiaque à 39 ans ; Michel Angot, amateur français, décédé le 23 mai 1977 d'une crise cardiaque à l'arrivée d'une épreuve en Normandie à 26 ans ; Jacky Huan, amateur français, décédé le 11 novembre 1976 au cours d'une partie de chasse, d'une crise cardiaque à 32 ans ; Giri Hava, l'un des meilleurs Tchécoslovaques, décédé en novembre 1976 d'une crise cardiaque à 32 ans ; Michel Simon, amateur français, décédé en 1976 d'une crise cardiaque, au retour d'une compétition à 28 ans ; Johnny De Blaere, amateur belge, décédé le 21 août 1976, au retour d'une épreuve à 21 ans ; Dan Schipper, ex- professionnel hollandais, décédé le 25 février 1976, d'une crise cardiaque à 35 ans ; Jean-Claude Misac, ancien professionnel français, décédé le 10 septembre 1975 d'une crise cardiaque à 28 ans ; Piet Noomen, ancien coureur hollandais, décédé en 1975 d'une crise cardiaque à 37 ans ; Maurice Laforest, amateur français, décédé en mai 1975, d'une crise cardiaque, en pleine course à 33 ans ; Yves Bliaux, amateur français, décédé en août 1975, d'une crise cardiaque à dix kilomètres de l'arrivée d'une course à 25 ans ; Hans Oberndorfer, coureur allemand, décédé en 1975 d'une crise cardiaque au cours d'une séance d'entraînement à 26 ans ; Isidore Weemees, coureur belge, décédé en 1975, d'une crise cardiaque à 24 ans ; Mario Zanchi, ex-professionnel italien, décédé en 1975 d'une crise cardiaque à 37 ans. Sans évoquer la mort antérieure de Simpson durant le Tour de France, ni les séquelles spécifiques dont souffrit Roger Rivière, durant les dernières années de sa vie. Un bilan sans doute incomplet, mais qui fait frémir.



Le post-scriptum de cyclisme-dopage.com

Les corticoïdes ne furent détectés qu'à partir de 1999, ce qui valut d'ailleurs un contrôle positif à Lance Armstrong.

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Cette page a été mise en ligne le 08/09/2013