Actualité du dopage



Quand Stephen Frears porte Armstrong à l'écran, il occulte l'enquête française

15/09/2015 - lemonde.fr - Stéphane Mandard

Armstrong is back. Le 16 juillet, le banni du peloton s'était invité sur le Tour de France pour donner quelques coups de pédale entre Muret et Rodez sur le tracé de la 13e étape, vingt-quatre heures avant Christopher Froome et ses poursuivants, au bénéfice d'une association contre le cancer et devant une nuée de caméras et d'objectifs. Deux mois après, mercredi 16 septembre, le septuple vainqueur déchu de la Grande Boucle débarque cette fois dans les salles obscures sous les traits de son compatriote comédien Ben Foster.

Réalisé par le Britannique Stephen Frears, The Program promet au spectateur de lui faire découvrir « toute la vérité sur le plus grand scandale de l'histoire du sport : le démantèlement du programme de dopage qui a fait de Lance Armstrong une légende ». Le public qui ignorerait encore la saga Armstrong fera donc connaissance avec son préparateur Michele Ferrari (Guillaume Canet), son mentor Johan Bruyneel (Denis Ménochet), son coéquipier Floyd Landis (Jesse Plemons) ou encore son assureur (Dustin Hoffman). Il retiendra surtout le nom de David Walsh, journaliste irlandais du Sunday Times incarné à l'écran par Chris O'Dowd et dépeint comme celui dont l'enquête solitaire a conduit à la chute de l'ex-coureur texan.

Le dossier de presse comme le générique du film insiste : « The Program. D'après le livre "Seven Deadly Sins : My pursuit of Lance Armstrong" de David Walsh ». Sauf que dans sa poursuite de Lance Armstrong, David Walsh n'était pas seul. Il formait un duo avec un autre journaliste, le Français Pierre Ballester. Walsh et Ballester ont publié ensemble aux éditions La Martinière deux livres-enquêtes sur l'Américain : L.A. Confidentiel (2004) et L.A. Officiel (2006) dont certaines séquences du film (la scène de l'hôpital ou avec la masseuse Emma O'Reilly) sont tirées.

« Révisionnisme historique »

« Ils peuvent scénariser comme ils l'entendent et faire de David le journaliste contre le reste du monde mais ils ne peuvent pas maquiller ou travestir la réalité des faits : nous étions deux, à 50-50, dans l'écriture comme dans les emmerdements », explique Pierre Ballester, qui a également publié avec David Walsh Le Sale Tour (Seuil) en 2009, soit bien avant la sortie de Seven Deadly Sins en 2012.

« C'est huit ans de partenariat piétiné », dénonce Pierre Ballester qui, avec les éditions La Martinière, a décidé de demander des comptes à Studio Canal, le producteur et distributeur français du film de Stephen Frears. Vendredi 11 septembre, leur avocat Thibault de Montbrial a adressé une lettre de mise en demeure à Studio Canal « pour leur demander dans quelles conditions ils entendaient dédommager le grave préjudice subi » par ses clients.

« Les éditions La Martinière, auxquelles les auteurs avaient cédé leurs droits de reproduction audiovisuelle, se retrouvent totalement dépossédées d'une enquête qu'elles ont financée et Pierre Ballester est victime d'une forme de révisionnisme historique qui rappelle l'époque où le Politburo faisait disparaître des photos les opposants au régime soviétique », tonne Thibault de Montbrial.

Sollicité par Le Monde, Studio Canal n'a pas souhaité faire de commentaire. « J'attends une réponse rapide et constructive sinon je prendrai toutes les mesures judiciaires appropriées », menace Me de Montbrial.

L'avocat connaît parfaitement le dossier Armstrong pour avoir défendu Walsh, Ballester et La Martinière lorsque Lance Armstrong avait intenté un procès en référé à Paris en juillet 2004 pour empêcher la sortie de L.A. Confidentiel avant le départ du Tour de France. C'est également Thibault de Montbrial qui avait représenté les intérêts en France de la compagnie d'assurance SCA Promotion. En 2005, sur la base des révélations contenus dans L.A. Confidentiel, son patron Bob Hamman (joué par Dustin Hoffman) avait décidé d'attaquer Lance Armstrong pour obtenir le remboursement d'une prime de 5 millions d'euros versée pour ses 5e et 6e Tours victorieux.

« Ils ont gommé d'un trait toute la composante française de l'enquête », résume Me de Montbrial. Pas de référence au travail du Monde qui avait révélé le contrôle positif d'Armstrong aux corticoïdes dès son premier Tour victorieux en 1999 ni d'allusion à la fameuse « une » de L'Equipe sur « Le mensonge Armstrong » qui apportait les preuves de son recours à l'EPO lors de cette même édition.

« Ni l'éditeur ni moi-même n'avons été avertis par le producteur, le réalisateur, le distributeur ou quiconque. David m'avait juste appelé pour... que je cède gratuitement mes droits, se souvient Pierre Ballester. Ma réponse, négative, est restée sans suite. »

L'ancien coureur Christophe Bassons, qui avait subi les foudres d'Armstrong lors du Tour 1999 pour ses positions contre le dopage, a également été contacté par la production du film. « Il y a deux ans, j'ai reçu un contrat tout en anglais me demandant de céder les droits sur toute ma vie pour un dollar, explique Christophe Bassons. J'ai répondu via mon avocat que c'était hors de question. Depuis, je n'ai plus eu de nouvelles. » Les amateurs de cyclisme reconnaîtront dans The Program l'ancien coureur à son maillot de La Française des Jeux. Mais contrairement aux autres protagonistes, son nom n'apparaît pas.

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Cette page a été mise en ligne le 15/09/2015