Actualité du dopage



Soupçonné de dopage, le Team Sky fait tousser les députés britanniques

19/12/2016 - liberation.fr - Pierre Carrey


L'équipe, dominatrice du Tour de France depuis 2012 avec Bradley Wiggins puis Christopher Froome, s'est défendue maladroitement des soupçons devant une commission d'enquête parlementaire ce lundi.

A ce stade de l'enquête sur la triche présumée de Bradley Wiggins (...), il y a deux solutions : soit son équipe, la très puissante Sky, s'enfonce dans le mensonge ; soit elle est incompétente. Le manager général de Sky, David Brailsford, auditionné lundi dans le cadre d'une commission d'enquête parlementaire britannique, «Combattre le dopage», n'a pas écarté les soupçons et les a même renforcés, lorsqu'il a dévoilé le nom de ce mystérieux médicament, spécialement convoyé entre la Grande Bretagne et la France en juin 2011 à l'attention de Wiggins : il s'agissait selon lui du Fluimucil. En citant ce traitement contre la bronchite, inoffensif voire contre-productif pour un athlète, l'homme fort du cyclisme britannique est loin de laver ses coureurs et son équipe des accusations qui font rage depuis septembre.

Wiggins est au centre d'une enquête de l'agence britannique antidopage (Ukad) et d'une enquête parlementaire, après les doubles révélations d'un groupe de hackers, les Fancy Bears, et d'un tabloïd anglais, Daily Mail. Les premiers ont fait fuiter en septembre ses ordonnances pour des corticoïdes, des médicaments utilisés notamment pour combattre l'asthme et des allergies, mais fréquemment détournés par les sportifs à des fins dopantes, surtout lorsque les médicaments sont prescrits en période d'objectifs, comme c'était le cas pour Wiggins avant le Tour de France 2011 et 2012 ou le Tour d'Italie 2013. Le coureur s'est défendu en expliquant qu'il souffrait d'allergies. Le Daily Mail a pour sa part révélé que Wiggins avait reçu un colis de médicaments en juin 2011, transporté spécialement pour lui en avion par un membre de la fédération britannique jusque dans les Alpes. La fédération a d'abord nié puis reconnu les faits, sans donner plus de détails.

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David Brailsford, qui était à l'époque le manager de Sky mais aussi le directeur général de la fédération britannique, a changé plusieurs fois de version sur cette affaire. Il a commencé par dire qu'il n'était pas au courant de ce colis remis en mains propres. Puis qu'il avait été informé de l'envoi du paquet mais ignorait ce qu'il y avait à l'intérieur. Et enfin qu'il en connaissait le contenu mais ne pouvait rien révéler. Finalement, aux députés britanniques, (...) il a indiqué qu'il s'agissait de Fluimicil. Un spray nasal beaucoup plus léger que les corticoïdes prescrits à Wiggins.

Cette version des faits présente plusieurs problèmes. Le fluidifiant bronchique invoqué est en effet disponible en France et en Italie, où se trouvait Bradley Wiggins au moment de sa remise : dans ce cas, pourquoi ne pas avoir acheté un flacon directement sur place ? Il n'y avait pas moins de quatre pharmacies dans un rayon de dix kilomètres autour de son hôtel à Sestrières. Le président de la commission d'enquête, le député Damian Collins, a posé la question de cette étrange initiative. Brailsford a répondu : «Le but de la visite de Simon Cope [l'homme qui a transporté le spray] n'était pas seulement d'apporter ce médicament. Il était en déplacement et il a pris [le médicament] avec lui.» Or le déplacement en question devait avoir lieu en Espagne pour superviser un camp d'entraînement de l'équipe nationale féminine. Le détour par les Alpes fait plus de 1 000 kilomètres...

Un médicament dangereux pour Wiggins

«Pourquoi ne pas avoir fait appel à un médecin de la course ?» a également interrogé le député Collins. Wiggins disputait effectivement le Critérium du Dauphiné au moment de la livraison du produit. «On n'a pas fait les choses de façon si tordue, a dit Brailsford. Nous avons agi de la meilleure façon possible.» Une réponse qui ne répond à rien.

Autre problème, le Fluimicil invoqué par le manager d'équipe est connu pour provoquer de l'asthme ou des allergies entre autres effets secondaires : pourquoi Wiggins en aurait-il consommé, alors qu'il est sujet à ces troubles de santé ? La commission n'a pas posé de question sur ce point.

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L'audition de ce lundi a par ailleurs malmené le mythe d'efficacité qui entoure la puissante fédération britannique et le très riche Team Sky (environ 35 millions d'euros de budget, soit le triple des formations françaises concurrentes). Lui aussi interrogé par les parlementaires, l'ex-entraîneur Shane Sutton, le mentor de Bradley Wiggins, a confirmé qu'il avait donné l'ordre d'envoyer le colis médical en 2011 mais qu'il ne connaissait pas le contenu. Dave Brailsford a confirmé que les entraîneurs de Sky n'avaient pas connaissance des protocoles médicaux des coureurs. Cette étanchéité totale des informations n'existe dans aucune autre équipe du peloton mondial.

Ces dernières semaines, Sky avait déjà menti, volontairement ou involontairement, à propos de son bus, affirmant que Wiggins n'aurait pas pu recevoir de soin médical, par exemple une injection intramusculaire, le jour de la livraison du médicament dans les Alpes, puisque le véhicule avait quitté les lieux. Mais une vidéo diffusée par la presse britannique avait contredit cette déclaration, montrant le bus toujours stationné à l'arrivée du Critérium du Dauphiné.

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Un dernier mensonge lundi devant les députés : Shane Sutton, l'entraîneur écarté de Sky au printemps après des allégations de harcèlement moral, a affirmé que l'équipe s'était séparée de son docteur, Geert Leinders, en poste en 2011, dès que celui-ci avait été accusé de dopage pour ses activités avant 2009, notamment au sein de l'équipe Rabobank en 2009. Or c'est faux : Sky a conservé Leinders plusieurs mois après qu'il a été dénoncé par Michael Boogerd, ex-coureur, en mars 2013.

Compte tenu de la réglementation ambiguë et permissive des corticoïdes qui en font un «dopage légal», il est peu probable que cette affaire débouche sur des sanctions judiciaires ou sportives pour le Team Sky (...) ou pour Bradley Wiggins (...). Mais c'est une nouvelle fois l'image du sport britannique triomphant qui s'émiette. Comme s'abîme la crédibilité de Wiggins, l'athlète le plus titré des Jeux dans l'histoire de son pays (six médailles d'or), anobli par la reine, le héros qui avait allumé la torche olympique dans le stade de Londres en 2012. Le coureur de 36 ans un trait d'humour lundi matin avec une photo de lui sur Instagram, déguisé en Braveheart : «Ils n'auront pas mon paquet», plaisantait-il. Sa photo a été retirée dans la journée.

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Cette page a été mise en ligne le 21/12/2016