Dossier dopage



L'EPO ne sert à rien en cyclisme. Vraiment ?

14/02/2013 - cyclisme-dopage.com - Marc Kluszczynski

Alors que Lance Armstrong vient d'être suspendu à vie par l 'USADA et privé de ses 7 victoires au Tour de France, une équipe de scientifiques hollandais de l'Université de Leiden, composée d'étudiants en pharmacie, d'un néphrologue, d'un pneumologue et d'un Pr de pharmacologie, le Pr Burggraaf, conclut à l'inefficacité de l'usage de l'EPO en cyclisme (1). La molécule responsable de la période la plus noire de l'histoire du sport (1990-2010) aurait tout simplement bénéficié de la part du fabricant, le laboratoire US Amgen, d'un petit coup de pouce qui l'aurait propulsé sans aucune preuve d'efficacité au hit-parade des produits dopants. Par qui l'étude a-t-elle été commanditée ? C'est un mystère, mais on ne peut s'empêcher de penser au rapport Vrijman, avocat hollandais ami de Hein Verbruggen, président de l'UCI jusqu'en 2005, qui avait tenté d'innocenter Armstrong suite aux révélations d'analyses positives à l'EPO de ses échantillons du Tour de France 1999. Par deux fois, l'étude hollandaise fait allusion au texan et prétend que ses victoires s'expliquent par un taux de lactates très bas à l'effort sub-maximal, et par une qualité musculaire lui procurant une efficacité supérieure à celle de ses adversaires. On a pu penser que l'étude tombait à pic car Lance Armstrong pouvait faire appel jusque début janvier de la décision de l'UCI de la rayer de la liste des vainqueurs du Tour. Mais il n'en a rien été puisqu'il au contraire avoué. Les arguments présentés étaient ceux employés pour expliquer la domination des kenyans sur le marathon, jusqu'à l'enquête récente de Seppelt démontrant l'usage d'EPO et de transfusions sanguines au Kenya. Le Pr Burggraaf prétend s'appuyer sur l'absence d'études sérieuses pour affirmer que l'EPO est inutile en cyclisme. Son usage quasi-généralisé dans ce sport à partir des années 90 n'aurait été qu'un effet de mode lancé par des médecins ignorants (que vont penser les Dr Conconi, Ferrari, Rosa, Fuentes... ?) abusés par Amgen qui aurait passé sous silence les effets indésirables et les interactions médicamenteuses de l'hormone. Or ces dernières ne sont toujours pas connues après plus de 20 ans de traitement. Burggraaf compare l'utilisation de l'EPO en sport à une situation communément retrouvée en médecine où une molécule est utilisée dans certains traitements alors qu'aucune preuve de son efficacité n'existe ! Il est aussi très possible qu'Amgen n'ait pas révélé certains effets indésirables de l'EPO avant sa commercialisation. Lilly l'avait fait pour le Prozac® et récemment Servier l'a fait pour le Mediator®. L'étude hollandaise insiste sur le danger de l'EPOmédecins du sport auraient du informer les cyclistes des dangers de l'EPO.

La suite est plus indigeste ! D'après les auteurs, il n'y a pas d'avantage réel à utiliser l'EPO en cyclisme. Les quelques études réalisées se sont déroulées à intensité maximale (VO2 Max), où l'EPO est efficace. Or le cyclisme est un sport effectué à intensité sub-maximale et à différents seuils lactiques ; une compétition cycliste ne comporte qu'un faible pourcentage effectué à intensité maximale (2,7% sur un Tour de France ou 149 minutes sur plus de 80 h) quand le cycliste atteint plus de 90% de sa VO2 Max. Comme l'endurance ne dépend pas uniquement de la VO2 Max et qu'aucune étude n'a été réalisée sur l'effet de l'EPO sur l'élévation des seuils lactiques, les hollandais en déduisent que la réputation de l'hormone est surfaite. Burggraaf prétend même que l'EPO ne diminue pas les lactates à effort maximum. La plupart des études citées montrent une augmentation de VO2 Max de 7 à 9% mais l'équipe hollandaise insiste bien sur le fait qu'on ne connaît pas le niveau des sujets en expérience qui de surcroit, ne sont pas des cyclistes de haut niveau. En ne citant aucune étude spécifique au cyclisme (poursuite d'un effort jusqu'à épuisement durant 20 minutes chez des sujets non entraînés), les auteurs concluent que l'EPO est inutile chez des cyclistes professionnels pédalant durant des étapes de 5 heures. D'après eux, l'EPO en augmentant la viscosité sanguine et donc le travail cardiaque diminue la performance. En diminuant le volume plasmatique, l'EPO diminuerait la bonne adaptation à l'endurance en contrariant l'hémodilution. Burggraaf critique aussi le protocole des études réalisées : les doses d'EPO ainsi que sa nature varient. Les tests ne sont pas effectués en double aveugle. Il va même jusqu'à déclarer que l'EPO n'a pas d'effets sur la capillarisation, puis ajoute : " mais si des effets sont constatés, on ne remarque pas une augmentation de l'endurance ". Or il est admis actuellement que l'EPO favorise la formation de nouveaux vaisseaux sanguins (angiogenèse).

L'EPO en augmentant la VO2 Max serait inefficace pour augmenter l'endurance, qui est la capacité à utiliser le pourcentage le plus élevé de cette VO2 Max. Son usage quasi généralisé dans le sport de haut niveau pendant 25 ans s'expliquerait par le fait que ses effets indésirables ont été cachés aux utilisateurs. D'après l'étude, l'EPO qui stimule la croissance des globules rouges chez les patients anémiques (insuffisance rénale ou cancers) aurait des propriétés bien moindres chez l'athlète de niveau mondial. Comment alors un dopant inefficace a-t-il pu être utilisé pendant 25 ans ? Pourquoi ceux qui n'ont pas voulu utiliser l'hormone dans les années 90 ont-ils disparu du cyclisme ? Les témoignages recueillis dans l'affaire Armstrong prouvent tout le contraire : il était impossible de réaliser une performance sans EPO dans un grand Tour et Lance Armstrong doit ses 7 victoires à l'EPO, n'en déplaise au Dr Ferrari, qui explique maintenant l'action des dopants qu'il administrait aux sportifs par un effet placebo (2) ! Il est facile de trouver d'autres arguments en faveur de l'effet bénéfique de l'EPO dans les sports d'endurance : pourquoi depuis deux ans, les temps d'ascension dans les cols des grands Tours (surtout en France !) augmentent alors que l'EPO est utilisée à dose plus faible comme agent masquant les transfusions sanguines, grâce à la mise en place du passeport sanguin ? Pourquoi les records du monde des 5000 et 10.000 m ont-ils davantage progressé entre 1993 et 1996 qu'entre 1973 et 1993 ? De nombreuses études sur les effets de l'EPO ont eu lieu dans les années 2000. L'une d'entre elles a montré qu'une augmentation de l'hématocrite de 10% (par ex. de 42 à 46%) permettait un gain de 1,5 sec/km pour un cycliste pédalant à 50 km/h, ce qui amène un gain de 75 secondes dans une épreuve de 50 km, ou un gain de 8 sec/km pour un cycliste grimpant une côte de 10% à 10 km/h (le gain réalisé dans cette côte sera de 80 secondes).

Pour le Dr Paul Robach (ENSA Chamonix), comme pour le Pr Michel Audran et le Dr Michael Ashenden, il est impossible de nier l'effet sur la performance après utilisation d'EPO, dû à l'augmentation de la capacité de transport de l'oxygène (le taux d'hémoglobine est augmenté). Dans une étude, l'hématocrite a pu augmenter de 11%, et le volume plasmatique a baissé de 9%, ce qui a augmenté le contenu artériel en oxygène. Il y a redistribution du débit cardiaque au profit des muscles actifs. Grâce à son action sur l'angiogenèse, l'EPO forme de nouveaux vaisseaux sanguins dans les muscles actifs. Il y a bien un domaine où l'EPO (ou une transfusion) n'est pas efficace, c'est la haute altitude : lors d'une administration d'EPO en haute altitude (4500 m), le niveau d'hypoxie est plus vite atteint (à cause de l'augmentation des globules rouges) et le cerveau met fin à l'exercice afin de ne pas compromettre l'oxygénation des organes vitaux ; les effets cardiovasculaires de l'altitude freinent aussi la performance.

Le gain de performance est donc réel après administration d'EPO, non seulement au niveau de la mer, mais de façon plus marquée en moyenne altitude, ce qui a des conséquences en matière de sport. François Péronnet, Pr de physiologie au Québec, apporte une nuance intéressante : si l'on connaît l'effet de l'EPO sur la VO2 Max, son effet sur l'endurance se mesure mal, mais il existe bel et bien. Robach parlait d'une augmentation de 50% de l'endurance chez des sujets moyennement entraînés. Il n'est pas certain que cet effet soit minoré chez des sportifs de haut niveau.

L'empathie soudaine manifestée à l'égard de Lance Armstrong par l'équipe hollandaise ne peut s'expliquer par son étude médiocre. Le texan n'aurait même pas pu s'en servir pour argumenter un appel devant le TAS.

(1) Erythropoietin doping in cycling : lack of evidence for efficacy and a negative risk-benefit.

Heuberger, Cohen-Tervaert, Schepers, Vliegenthart, Rotmans, Daniels, Burggraaf, Cohen.

British J of Clin Pharmacology, 2012.

(2) A bit of history, Michele Ferrari, 53x12.com, 22 janvier 2013.


Marc Kluszczynski est pharmacien
Il est titulaire du diplôme universitaire de dopage de l'université de Montpellier (2006)
Il est responsable de la rubrique "Front du dopage" du magazine Sport & Vie et collabore à cyclisme-dopage.com




Cette page a été mise en ligne le 14/02/2013