Brève



Les incohérences de la lutte antidopage

20/12/2013 - cyclisme-dopage.com - Marc Kluszczynski

Conserver la motivation ?

Comment conserver actuellement une motivation intacte pour commenter l'actualité du dopage ? Cette situation (que j'espère provisoire, après bientôt 6 ans à la rubrique " Sur le Front du Dopage du magazine Sport et Vie, créée par le Dr Jean-Pierre de Mondenard) est due à plusieurs facteurs qui se sont enchaînés depuis quelques temps : l'affaire Armstrong, les révélations de dopage généralisé dans le cyclisme avec l'UCI complice, un Tour de Frace avec des puissances reparties à la hausse mais dont l'interprétation est maintenant confuse, des coureurs kenyans et des sprinteurs jamaïcains toujours intouchables malgré la création d'agences nationales antidopage sur leurs territoires. Le site québécois La Flamme rouge se demandait il y a peu s'il devait encore commenter cette actualité du dopage tant le sujet paraissait lasser les lecteurs. Guillaume Prébois a, lui, décidé de ne plus jamais parler de dopage. Pour l'ancien journaliste du Monde, l'affaire est perdu. Il ne veut plus passer pour un empêcheur de tourner en rond et au pire verser dans la folie tel un Don Quichotte poursuivant des moulins à vent. Bons voyages, Guillaume. Mais comment en est-on arrivé là ?

Une lutte molle

A part l'exemple récent de l'USADA qui a privé Lance Armstrong de ses sept victoires dans le Tour de France, les Etats et les Fédérations luttent mollement contre le dopage, par manque de moyens ou par absence de volonté. On sait maintenant que l'UCI d'Hein Verbruggen et de Pat Mc Quaid fermait les yeux sur des faits connus de tous. L'ancien cycliste danois Michael Rasmussen (exclu du Tour 2007) écrit dans son livre The Yellow Fever que l'UCI était au courant de son dopage dès 2005. Rasmussen en profite pour balancer des cyclistes canadiens dont Ryder Hesjedal, vainqueur du Giro 2012, et Oscar Freire, son équipier chez Rabobank qui le forcera à se rétracter sous la menace de poursuites. Le canadien de la Garmin a dû avouer son usage d'EPO en 2003, époque où il courait en VTT.

Des fédérations au-dessus des lois

L'UCI de Verbruggen et Mc Quaid était au-dessus des lois. Mais les cas existent dans d'autres sports : en athlétisme, les fédérations kenyane et jamaïcaine sont en fait également au dessus des lois, celles du code mondial antidopage, et continuent leur razzia de médailles et à battre le record du monde du marathon. La fédération kenyane, qui traîne les pieds devant les 17 cas positifs depuis janvier 2012, s'expose à la sanction de l'AMA : être déclaré en non-conformité avec le Code Mondial antidopage après la venue d'un audit, comme en Jamaïque ! Même si l'IAAF a envoyé ses contrôleurs effectuer 725 tests (dont 418 inopinés) au Kenya, ses dirigeants continuent à clamer qu'ils n'ont aucun problème avec le dopage contrairement à d'autres pays. L'AMA n'a en fait aucun pouvoir pour faire respecter son code antidopage. Et l'on apprend que la construction du laboratoire antidopage d'Eldoret est abandonnée suite à l'attaque terroriste du Westgate Shopping Center à Nairobi le 21 septembre 2013. Le plus proche laboratoire antidopage est situé à Johannesburg (Afrique du Sud), autant dire que les contrôles au Kenya sont inexistants ou réalisés de manière laxiste : athlètes prévenus ou conservation des échantillons mal assurée.

L'AMA : une agence d'amateurs dépourvue de pouvoir.

Au plus haut niveau de la lutte antidopage, l'AMA (financée à moitié par les fédérations internationales) fait figure d'amateur devant certains sportifs aux moyens illimités. Les tests de détection (quand ils existent) ne sont pas au point : l'usage d'EPO est encore aisément contournable, la GH nécessite un prélèvement sanguin. La définition du dopage est obsolète : elle date de 1963, au Congrès d'Uriage. Et l'on n'est plus certain de la dangerosité des substances. Une étude a montré que les cyclistes du Tour de France vivent 6 ans de plus que l'espérance de vie des français (Eloi Marijon et Xavier Jouven, Univ. Paris Descartes). Les conclusions du Dr Jean-Pierre de Mondenard (les cyclistes meurent plus tôt) avaient déjà en partie été contredites par la thèse du Dr Sizun (De jolis p'tits vieux, Sport et Vie 134) qui restait plus prudent. Cette fois-ci Marijon et Jouven ont étudié 786 cyclistes français qui ont participé au Tour entre 1947 et 2012. Les gènes de prédisposition au sport de haut niveau et l'entraînement, l'hygiène de vie contrebalancent les effets néfastes du dopage.

Une étude suédoise n'a pas montré de différence entre la mortalité de la population normale et la mortalité de 1200 haltérophiles des années 60 et 70, dont 20% avaient avoué l'usage de stéroïdes, pourcentage réel probablement bien plus élevé. Mais le taux de suicides, 3 à 4 fois plus élevé chez ces athlètes entre 30 et 40 ans, faisait baisser le taux des cancers après 50 ou 60 ans.

La durée de suspension (2 ans) en cas de contrôle positif à un stéroïde ou hormone n'est plus adaptée aux dernières connaissances scientifiques. On sait maintenant que des athlètes utilisant des stéroïdes ou testostérone pendant une cure de quelques mois peuvent en tirer bénéfice pendant toute leur carrière car les effets de la testostérone sont permanents même en cas d'une cure de quelques mois ! L'exemple de Justin Gatlin est là pour le prouver : positif à la testostérone en 2006, Gatlin est 3ème au 100 m des JO de Londres. Et que sait-on des effets à long terme de l'EPO, qui, d'après un cancérologue espagnol, pourrait être mise en évidence par les modifications cellulaires qu'elle induit pendant plusieurs années (augmentation du nombre de récepteurs cellulaires).

Il est donc urgent de renforcer les pouvoirs de l'AMA, sinon le sport de haut niveau ne se débarrassera jamais du dopage. Son financement doit se faire indépendamment des fédérations internationales, et à 100% par les pays signataires du code mondial antidopage. L'AMA doit pouvoir exclure des compétitions internationales des pays comme le Kenya ou la Jamaïque. Il faut passer à une suspension de 6 ans minimum dès le 1er contrôle positif à un dopant " lourd " : stéroïdes, hormones ou dopage sanguin. La suspension de quatre ans qui prendra effet en 2015 apparaît encore bien légère.


Marc Kluszczynski est pharmacien
Il est titulaire du diplôme universitaire de dopage de l'université de Montpellier (2006)
Il est responsable de la rubrique "Front du dopage" du magazine Sport & Vie et collabore à cyclisme-dopage.com




Cette page a été mise en ligne le 20/12/2013