Brève



Un outil nommé Edgar

22/07/2013 - cyclisme-dopage.com - Marc Kluszczynski

Quand il s'agit de parler de dopage dans le cyclisme, les approches de Bjarne Riis (1) et Tyler Hamilton (2) sont radicalement opposées. Dans son autobiographie parue en 2012, Riis ne consacre qu'un chapitre au dopage, le sixième, intitulé " L'EPO dans le réfrigérateur ". Pour le reste, comme le titre l'indique, c'est vraiment le trou noir ! Le danois, victorieux du Tour de France 1996 ne révèle rien des habitudes en cours dans les équipes où il apprendra le métier en tant que domestique, comme Super-U en 1989, puis Castorama en 1990 et 1991. Pas un mot sur Indurain et son équipe Banesto, dominateur sur le Tour de France de 1991 à 1995. Laurent Fignon aurait bien voulu emmener Riis avec lui chez Gatorade en 1992, mais le danois avait d'autres ambitions. Il préféra l'équipe Ariostea dont le leader était Moreno Argentin. Tous ses équipiers étaient suivis par les Dr Michele Ferrari ou Luigi Cecchini. Au Tour de France 1993, Riis finit 5ème. Dans la 19ème étape du Galibier, Tony Rominger et Miguel Indurain font exploser le peloton et Riis termine à 7 minutes du suisse. Fignon, peut-être à cause de son refus d'utiliser l'EPO, abandonne et prendra sa retraite peu après. A la question des journalistes danois qui lui demandaient comment il était passé du statut de domestique anonyme à celui de vainqueur possible d'un grand Tour, Riis insistait sur un entraînement dur et la perte de quelques kilos.

Un peloton où tout baignait dans l'huile

Le premier contact de Bjarne Riis avec le dopage date de 1986, année de son passage chez les pro dans l'équipe Roland. Le soigneur Jef D'Hont lui propose une seringue le matin de la Flèche Wallonne. Ne pouvant ou ne voulant lui expliquer la nature du produit, Riis la refuse, ce qui déclenche la colère de D'Hont. A cette époque, il ne fallait pas s'opposer à la décision des soigneurs à la réputation bien établie dans le peloton. Les injections de vitamines et minéraux étaient légales et Riis écrit même qu'elles étaient nécessaires, bien qu'il ait eu un peu de mal au début à se planter l'aiguille dans la fesse. Sans nommer son fournisseur, il essaya ensuite les comprimés de cortisone et de caféine à prendre en fin de course ; ambitieux, il cherchait des substances encore plus efficaces comme le Kenacort® qui lui convenait bien. En 1992, il sentit que le moment était venu pour lui d'essayer l'EPO. La drogue miracle était tellement efficace qu'il était devenu impossible de faire la différence entre un coureur qui l'utilisait et un autre qui s'était entraîné sérieusement. Mais Riis écrit que les premières injections d'EPO ne lui firent aucun effet ! D'après lui, la raison est qu'il s'injectait des doses trop faibles et trop espacées. Comme de nombreux cyclistes à cette époque, le danois dédramatise son usage d'EPO, qui n'était pour lui qu'un outil, au même titre que son vélo, son régime alimentaire ou son entraînement et que Tyler Hamilton appellera affectueusement Edgar, en référence au romancier américain du XIXème, Edgar Poe. Il écrit même que l'EPO n'était pas interdite en 1992. Mais c'est faux : elle figurait sur la liste du CIO dès 1990 et par extension, était aussi interdite par l'UCI (après l'affaire Delgado du Tour de France 1988 où le probénécide figurait sur la liste du CIO mais pas sur celle de l'UCI, les deux institutions décidaient enfin d'une collaboration plus stricte).

L'usage de l'EPO était quasi systématique dans le peloton et certains pensaient déjà à la combiner avec d'autres dopants pour conserver l'avantage. Peut-on croire Riis quand il affirme que son hématocrite avait une valeur située enter 47 et 54% ? La légende veut qu'on lui attribue une valeur de 60%, valeur qu'il dit être celle d'un de ses équipiers. En 1994 chez la Gewiss, il utilise l'hormone de croissance en vue de perdre du poids. Mais comme Alex Zülle (Festina 1997) il ne lui trouve pas d'efficacité ; au contraire, l'hormone avait tendance à le bloquer. Certains soigneurs jouaient le rôle de visiteurs médicaux du peloton : le soir dans la chambre d'hôtel, ils n'hésitaient pas à sortir de leur mallette et à présenter au coureur les dernières nouveautés en vogue. C'est ainsi que Riis essaya le Prozac®, antidépresseur à la mode dans les années 90. Dans les courses à étapes, Riis soutient que la molécule lui permettait d'imaginer des possibilités d'action plutôt que d'entrevoir ses limites. Lors d'un grand Tour, le Prozac® était utilisé pour évacuer l'angoisse. D'autres cyclistes (tel Rodolfo Massi dont le surnom était " le pharmacien ") fournissaient les drogues à tout le peloton. Massi sera arrêté le 29 juillet 1998.

Riis se classe 9ème au championnat du monde 1994 en Sicile ; il comprend alors qu'il ne pourra gagner en utilisant seulement l'EPO. Il installe dans sa cave une tente hypoxique et n'y retire un bénéfice qu'après avoir dormi 10 jours à une altitude simulée de 3000 m. Il essaie aussi l'acupuncture, mais uniquement dans le but d'apporter une vasodilatation, et de faciliter l'apport d'oxygène. Ce traitement équivalait à des séances de plusieurs semaines réalisé en une nuit !

Riis n'en dira pas plus sur le dopage. C'est le noir total sur la Gewiss de 1994 avec Evgeni Berzin, Ivan Gotti et le Dr Michele Ferrari. Pas un mot non plus sur ses rivaux comme Miguel Indurain (Banesto), Laurent Jalabert et Alex Zülle (Once), Tony Rominger (Mapei), tous candidats au podium du Tour de France 1994, et qui se mirent soudainement à avaler les cols sur le grand plateau. Riis portera le maillot jaune du Tour de France 94 une journée, puis finira 3ème en 1995, année de la dernière victoire d'Indurain. Son heure arrive en 1996 où il gagne le Tour de France avec les Telekom, mais naturellement il ne dit rien du dopage organisé de son équipe, ce qui lui permet de répliquer avec insolence aux attaques en passant sur le grand plateau dans la montée d'Hautacam (16ème étape Agen Lourdes du 16 juillet).

Panique dans le peloton

Lors du Tour de France 1998, c'est la panique dans le peloton après l'arrestation de Willy Voet, soigneur de la Festina. Riis se débarrasse de son EPO. La loi Bambuck de 1989 faisait que les coureurs étaient considérés comme des criminels par la police. Laurent Jalabert, devenu le porte-parole du peloton, exhorte les coureurs à quitter la course en signe de protestation. Jalabert reproche aussi aux journalistes de ne plus parler que de dopage. Finalement, la Once de Jalabert et l'équipe Banesto quitte le Tour. Riis finit 11ème du Tour de France 98. A la question d'un journaliste danois " Vous dopez-vous ? ", Riis répondait laconiquement " Je n'ai jamais été contrôlé positif ! ".

Le début de la fin

Après le Tour de France 1998, une enquête du journaliste danois Olav Skaaning Andersen montre que l'hématocrite de Riis (alors chez la Gewiss) passe de 41% en janvier 1995 à 56,3% le 10 juillet 1995 pendant le Tour de France. Un autre cycliste de la Gewiss a lui une valeur de 62% ! Des ampoules d'Epo usagées avaient été retrouvées dans les chambres d'hôtels occupées par l'équipe pendant le Tour de France. L'hématologue Michael Friedberg déclare qu'à ces valeurs, il effectuerait en urgence une saignée d'1/2 litre chez l'un de ses malades. Bjarne Riis dément les chiffres mais doit faire face à des accusations de dopage au Danemark. Il perd sa crédibilité et subira dorénavant les assauts continuels des journalistes. En octobre 1998, la police italienne perquisitionne le laboratoire du Pr Conconi à Ferrara et met à jour les liens du Dr Luigi Cecchini, médecin de Riis, avec Conconi. Des bruits de dopage généralisé chez les Telekom commencent à courir. Riis perd sa motivation pour le vélo en 1999 et ne participe pas au Tour de France suite à une mauvaise fracture du coude survenue dans la 4ème étape du Tour de Suisse. Il annonce sa retraite en 2000, handicapé par son coude mal remis.

Un directeur sportif au dessus de tout soupçon

Avec un petit sponsor (Memory Card Jack and Jones) il permet au danois Bo Hamburger d'être champion du Danemark en 2000. L'aide de CSC lui permet d'engager Laurent Jalabert en 2001 avec pour objectif le Tour de France. Jalabert finira avec le maillot à pois rouges de meilleur grimpeur dès 2001. De dopage, Riis ne parlera plus. Il ira même jusqu'à déclarer aux journalistes que son but était d'avoir une équipe propre et refusera d'engager des coureurs comme Marco Pantani ou Raimondas Rumsas en 2002. Il fera donc l'étonné quand Bo Hamburger sera le 1er cycliste contrôlé positif à l'EPO en mai 2001 (82,3% d'isoformes basiques dans l'échantillon A) lors de la Flèche Wallonne, après la mise au point du test en 2000. Hamburger ne fut pas suspendu car l'analyse de l'échantillon B montrera 82,4% et 78,6% d'isoformes basiques, et il fallait 80% dans les deux lectures pour être positif. Riis en déduisit que son coureur n'avait peut-être pas pris d'EPO ! Engagé fin 2001, Tyler Hamilton devient domestique des leaders Jalabert et Sastre et finit le Tour de France 2002 à la 15ème place. Le discret Carlos Sastre (ex-Once, engagé en 2002) finira 10ème. C'est Laurent Jalabert qui présentera Sastre à Riis en 2001. Au Tour de France 2003, Hamilton finira 4ème grâce aux transfusions sanguines de Fuentes, malgré une fracture de la clavicule survenue en 1ère semaine.

Dans son livre " The Secret Race ", Hamilton donne un tout autre éclairage sur sa rencontre avec Riis. Celui-ci lui demande de suite les méthodes utilisées par l'US Postal d'Armstrong et celui qui avait battu le record de LA dans la montée de Monzuno (parcours test de Ferrari) n'hésita pas à parler d'EPO, de testostérone, de corticoïdes, d'Actovegin®, et de GH. Mais il ne parla pas de transfusions sanguines. Riis lui expliqua alors qu'il avait bénéficié de 3 transfusions lors du Tour de France 96 (1 la veille du départ et les 2 autres lors des jours de repos) et lui donna les coordonnées du Dr Fuentes. C'est Riis qui planifiait les transfusions pendant les grands Tours. Pour le Giro 2002, il conseille à Hamilton d'effectuer sa 2ème transfusion à Monaco, endroit plus sûr qu'en France. Hamilton quittera Riis fin 2003 : Riis ne voulait pas d'un leader unique et il avait laissé tomber l'américain dans la 13ème étape du Tour de France pour suivre Sastre qui gagna ce jour. En décrivant les étapes duTour de France de l'ère Armstrong, jamais Riis ne met en doute les performances du texan. Avec ce que l'on sait maintenant, comment accorder le moindre crédit à ce que nous raconte Riis ? Sastre remporte sa 1ère victoire sur le Tour de France dans la 13ème étape du Plateau de Bonascre en 2003 devant une multitude de coureurs dopés. Riis a le culot de le présenter comme un vainqueur propre du Tour de France 2008. Dans l'avant-dernière étape de ce Tour, un CLM de 53 km, Sastre ne laissera que 29 secondes à Cadel Evans. Cette performance étonnera. Des bruits couraient que Riis avait contacté Fuentes pour ce Tour de France 2008 et que d'autres coureurs auraient été positifs à la CERA : Carlos Sastre, Fabian Cancellara, Frank Schleck, Stuart O'Grady sont soupçonnés. Seuls Ricco, Kohl, et Schumacher ont été convaincus d'avoir utilisé l'EPO retard. Riis engagera Ivan Basso en 2004, qui fera partie des 58 cyclistes impliqués dans l'affaire Puerto, puis les frères Schleck et Fabian Cancellara en 2006.

Les journalistes danois n'ont jamais compris comment Riis ne pouvait imaginer le dopage dans son équipe. Il avoue lui-même accorder grande importance aux valeurs humaines. En 2006, il s'adressa au Dr Rasmus Damsgaard pour effectuer des contrôles antidopage internes, mais il les abandonnera en 2009. En 2006, il déclarait encore qu'il ne s'était jamais dopé, mais en 2007 il avoue, son secret étant devenu impossible à cacher. En faisant semblant d'arriver toujours après la bataille et en expliquant qu'il n'est en rien responsable du dopage de ses coureurs, Riis se fait passer pour un directeur sportif à la conviction antidopage proche de zéro.

(1) Bjarne Riis, Stages of light and dark. Vision Sports Publishing, 2012, de Bjarne Riis and Lars Steen Pedersen.

(2) The Secret Race, Tyler Hamilton and Daniel Coyle, Bantam Books, 2012. Le livre a été traduit en français aux Presses de la Cité, La Course Secrète, 2013.


Marc Kluszczynski est pharmacien
Il est titulaire du diplôme universitaire de dopage de l'université de Montpellier (2006)
Il est responsable de la rubrique "Front du dopage" du magazine Sport & Vie et collabore à cyclisme-dopage.com




Cette page a été mise en ligne le 22/07/2013